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Gus Bofa et le "Salon de l'araignée" (1920-1930)
par Christian Delporte
(Gavroche n° 65, septembre-octobre 1992, p. 15 à 19)



« Au fait… ce titre… cette enseigne… l’Araignée ? Quelqu’un mit la rubrique aux voix… Elle fut adoptée à mains levées, d’enthousiasme ou par nonchalance. Qui sait si le Scorpion rose ou le Zébu n’eussent pas autant touché les âmes fantaisistes ? » écrit André Salmon dans la préface du catalogue du premier Salon de l’araignée en 1920.

Gustave Blanchot (il signait, au début « Gustave Bofa ») était né le 22 mai 1885 à Brive-la-Gaillarde où son père, officier, était en garnison. Rien ne le promettait à une existence d’artiste : « J’étais destiné à la carrière de brillant officier » confiait-il. Le chemin semblait tout tracé : élève au lycée Henri IV, préparant Math-Elem, il entrerait bientôt à Polytechnique. Pourtant, la tentation du dessin était trop forte : l’adolescent, qui rêvait de marcher sur les traces de Caran d’Ache, eut l’audace, un jour de 1901, d’apporter une composition au Sourire : elle fut publiée. Bachelier, il suivit des cours aux Beaux-Arts où il fut élève de L.O. Merson et de Cormon. À 21 ans, il travaillait le jour comme ingénieur dans une fonderie d’aluminium à Puteaux, et la nuit, il peignait des affiches (de théâtre notamment), bientôt placardées sur tous les murs de Paris ; il dessinait aussi pour la presse. Toute sa vie, Bofa se méfia d’une trop forte « professionnalisation » de ce qu’il considérait d’abord comme une passion : « J’ai toujours essayé d’exercer un métier honorable en marge de celui d’artiste » disait-il. C’est à cette époque que Juven, le directeur du Rire, créa le Salon des humoristes dans lequel Bofa exposa un temps. Il regroupait des peintres, attachés à la vie montmartroise, qui avaient fait le choix d’exprimer leur art par l’humour. Forain, Willette, Faivre, Poulbot et bien d’autres y présentèrent leurs œuvres. Le salon s’imposa bientôt comme l’une des manifestations artistiques les plus suivies de la Belle Époque. Les humoristes, amis plus que confrères, fondèrent même une société d’entraide présidée par Forain, la Société des humoristes.

Après avoir monté une revue de music-hall avec Aghion, puis collaboré à l’Office d’édition d’art, Bofa fut engagé au Rire en 1909, comme directeur artistique et critique dramatique. Il s’y montra si inflexible sur la qualité des œuvres publiées qu’il finit par se brouiller avec Juven, ce dernier estimant que son journal prenait un virage trop intellectuel ce qui, à terme, le priverait d’une partie importante de sa clientèle… et de ses ressources publicitaires ! Ainsi Bofa renonça-t-il à sa fonction pour entrer au Sourire en 1912 où il créa La Petite semaine en compagnie de son ami Dorgelès.

Gravement blessé en 1914, il fut réformé, regagna Paris et collabora désormais assez régulièrement à La Baïonnette où il cultiva un humour peu enclin à l’esprit de patriotisme exalté du temps, et qui le révéla vraiment au grand public (on trouva aussi, pendant la guerre, sa signature dans Le Journal, Excelsior, Le Petit Parisien).

Carco pouvait écrire en 1921 : « Gus Bofa est incontestablement, parmi tous les jeunes, l’un des artistes les plus authentiques ». Bofa garda au plus profond de lui, dans sa chair même, les traces indélébiles de la guerre. Toute sa vie, toute son œuvre ultérieures en furent imprégnées comme en témoignent l’album paru en 1916, Chez les toubibs, témoignage des cruels souvenirs des longs mois qu’il passa, cloué sur un lit d’hôpital, ou, plus tard, Le Livre de la guerre de Cent Ans, publié en 1921.

S’éloignant peu à peu de la presse (il collabora notamment au Perchoir et au Pays de France (1918), à Nos Loisirs (1919-1920), Cyrano (1924), Gringoire (1931), Scaramouche (1936), etc.), il commença une brillante carrière d’illustrateur et de critique (dès 1918, il rejoignit Galtier-Boissière au Crapouillot où il donna de brillantes et souvent sévères critiques littéraires). Son œuvre, tableau impitoyable de la condition humaine, se distingua immédiatement par un style très spécifique, marqué notamment par un sens aigu de l’expression (visages, attitudes, formes, proportions), une utilisation très personnelle des nuances du crayon, un trait simplifié et pourtant d’une incomparable richesse, ainsi analysé par Kunstler : « C’est une ligne sinueuse, ondoyante, inégale, qui, tantôt s’étale, s’écrase lourdement, et tantôt s’étrécit, s’interrompant parfois, laissant au spectateur le soin de compléter les formes ébauchées. Souple et variée comme la pensée même de l’artiste, cette ligne élastique, toujours expressive, traduit et précise à merveille les intentions de la Nature ».

Ajoutons que, contrairement aux humoristes, Bofa ne connut ni la vie de bohême, ni le Montmartre des peintres immortalisés par la plume de Paul Yaki : après avoir élu domicile rue Lafayette, il décida d’installer son atelier rue Édouard Détaillle, contiguë à l’avenue de Villiers dans le XVIIe arrondissement. Mac Orlan, qui le connaissait bien, observait avec justesse : « L’éducation sentimentale et sociale du jeune dessinateur fut profondément différente de celle des autres artistes de sa génération ». Personnage anticonformiste, artiste en marge du groupe des humoristes, artiste exigeant mais ouvert, pétri d’imagination, Bofa créa un salon fidèle à son image.

L’esprit novateur de l’Araignée
À la fin de l’année 1919, la galerie Devambez (boulevard Malesherbes) proposa à Gus Bofa d’exposer ses œuvres. « Je n’avais point d’œuvres, explique l’artiste, mais seulement une idée, que je jugeai excellente, qui était de grouper et de pousser les dessinateurs rescapés de la guerre. Je proposai à Georges Weil, qui dirigeait cette galerie, d’y fonder un salon, un journal satirique, une maison d’édition, une librairie et par la suite un bar littéraire. Il accepta d’essayer le salon, en demandant à réfléchir pour le reste ».

Ainsi fut fondée l’Araignée. L’origine du mot reste énigmatique, et ses fondateurs s’amusaient à entretenir le mystère. On pourra y voir soit un hommage à l’œuvre d’Odilon Redon, soit tout simplement un clin d’œil des fantaisistes, comme semblent l’indiquer les propos d’André Salmon ou de Pierre Mac Orlan. Nous ajouterons, pour notre part, que l’intitulé choisi avait peut-être aussi pour souci de démarquer ostensiblement la nouvelle manifestation du Salon des humoristes, au titre plus classique, voire plus austère. Certes, Bofa s’interdit toujours de présenter son exposition comme une concurrente directe au Salon des anciens qui faisait alors preuve de conformisme et avait montré un esprit violemment cocardier pendant la Grande Guerre ; mais ce fut pourtant bien ainsi que l’interprétèrent son entourage comme les jeunes artistes qui y accouraient. Et les indices ne manquent pas qui soulignent l’ampleur de la rupture.

Les humoristes avaient cherché à imposer un genre en dessinant les jalons d’un courant, en regroupant ses adeptes dans une association solidement structurée, en tendant à copier l’organisation des salons les plus respectables. L’Araignée prit délibérément le contre-pied de cette option. Certes, on parla d’un « groupe de l’Araignée », mais Bofa refusa obstinément de lui donner une assise, d’esquisser les moindres contours de statuts provisoires ou définitifs, et tint à lui conserver un caractère informel et mouvant. La Société des humoristes combattait l’individualisme naturel des artistes ; Bofa, cultivant le paradoxe, en parlait comme d’une insigne qualité et présentait son salon comme la rencontre d’ « individualistes déterminés ». L’Araignée ne comportait ni président, ni bureau, et son créateur ne dominait le groupe que par l’excellence de sa personnalité et une compétence artistique unanimement reconnue. Bofa rompit même le rythme traditionnellement annuel des salons puisque, dès 1920, furent organisées deux éditions de l’Araignée (une en mars, l’autre en novembre).

Le Salon des humoristes ne rassemblait que des dessinateurs ou des peintres : l’Araignée entendait exploiter toutes les ressources de la fantaisie, en jouant sur la diversité des formes de création, en accueillant sculpteurs, graveurs, mais aussi orfèvres, écrivains, journalistes – français ou étrangers – tout en réservant une place éminente aux illustrateurs. Ainsi trouve-t-on dans la liste des 48 membres fondateurs de l’Araignée des personnages fort différents : des artistes (Chas-Laborde, Boucher, Daragnès, Depaquit…), des gens de plume (Béraud, Carco, Dorgelès, Max Jacob…), des écrivains ou journalistes maniant le crayon avec aisance (Guitry, Galtier-Boissière). Leur réunion n’était point due au hasard. On invoquera, bien sûr, l’originalité de leur œuvre, leur imagination bouillonnante, leur communauté d’esprit, parfois leur comportement peu respectueux des normes artistiques ou littéraires, mais on observera, plus encore peut-être, que l’homogénéité du groupe plongeait ses racines dans la fermeté des liens d’amitié noués entre tous les hommes qui la composaient. Il est clair que Bofa fit d’abord appel à ses proches (Chas-Laborde, Daragnès, Galtier-Boissière, Mac Orlan…) avant de sélectionner les participants sur des critères subjectifs de valeur artistique. Ainsi, au premier salon de mars 1920, invita-t-il exclusivement les humoristes qu’il jugeait talentueux (Faivre, Forain, Hermann-Paul, Pavis, Roubille, Sem…), écartant soigneusement les autres : les noms évoqués montrent que, dans l’esprit de Bofa, il s’agissait bien davantage d’inviter les dessinateurs « grivois » que les artistes « cocardiers » de la Grande Guerre.

L’Araignée entendait innover, étonner, ébranler les certitudes et les coutumes jusqu’à prévoir une vente aux enchères des œuvres inédites, à l’issue du salon.

L’Araignée : richesse d’une brève existence
Certes – pour des raisons que nous ignorons – Bofa ne parvint pas à maintenir le caractère pluraliste des participants et, bien vite, les artistes prirent le pas sur les écrivains ; il est vrai que ces derniers étaient surtout présents, initialement, comme auteurs d’ouvrages illustrés. Mais il demeure que la manifestation tint ses engagements et s’efforça de valoriser la compétence artistique, la création, l’invention, le renouvellement aussi bien dans la section d’œuvres « inédites » que dans celle des livres illustrés.

Bofa privilégia toujours la qualité, limitant le nombre des exposants à une trentaine et ne réunissant guère plus de 200 compositions en moyenne à chaque salon (367 en 1927, ce qui constitua le maximum). Les œuvres étaient rigoureusement sélectionnées, faisaient l’objet d’un vote d’admission qui suscitait parfois un débat animé parmi les membres du groupe de l’Araignée : ainsi en fut-il lorsque Chas-Laborde, le Montmartrois, proposa la candidature de son ami Poulbot. Galtier-Boissière opposa son veto : « Je savais, raconta-t-il, qu’aucune motion ne pouvait plus déplaire à Gus Bofa qui avait tenu à éliminer tous les dessinateurs qui s’étaient déshonorés pendant la guerre […] Depuis ce jour, aussi têtu que rancunier, Laborde ne m’adressa plus la parole ».

Les dessins, très souvent aquarellés ou coloriés, et les aquarelles dominaient le salon. Mais on pouvait y voir aussi des huiles, des gouaches, des gravures, des sculptures, des affiches, des objets tels que bois sculptés, bijoux, pendentifs…

L’absence de reproductions, les titres souvent peu évocateurs figurant dans les catalogues, pas plus que les articles de presse, ne permettent de se faire une idée très précise du contenu des œuvres présentées, on décèle pourtant un goût prononcé des auteurs pour la poésie, le rêve, la fête, les sujets exaltant la nature, les thèmes de la vie quotidienne. L’étude des exposants, en revanche, met en évidence l’incontestable valeur du salon.

Ainsi apparaissent deux époques. Jusqu’en 1924, la présence des humoristes demeura forte : au-delà, les noms d’Avelot, Capy, Faivre, Forain, Hémard, Hemann-Paul, Pavis, Roubille, Sem, Veber, Willette, etc. disparurent des catalogues. Nous justifierons ce phénomène au moins par un double facteur. D’abord, d’année en année, l’ombre de l’Araignée planait davantage sur le Salon des humoristes et en soulignait la médiocrité : l’aimable cohabitation ne pouvait durer et la rupture fut bientôt consommée. Rares furent désormais les artistes qui, à l’instar de Chas-Laborde, adressèrent leurs œuvres aux deux salons concurrents. Ensuite la quête d’originalité et de qualité de Bofa le conduisit à ouvrir toujours plus grandes les portes de sa manifestation aux peintres et, plus largement, aux jeunes artistes.

Si bien qu’à partir de 1925, succédèrent aux anciens des dessinateurs, graveurs, illustrateurs au trait et à l’humour typés (Gassier, Grosz, Masereel, Serge, Van Moppès, puis Bruller – l’élève de Bofa – ou Pedro) et surtout un nombre croissant de peintres comme Alexeieff, Chagall, Foujita, Marie Laurencin, Dunoyer de Segonzac ou Vertès. Toutefois, il y eut les fidèles qui, tels Bour, Hermine David, Pascin – son époux –, Daragnès, Dignimont, Don, Oberlé, Rim, Touchagues, Van Dongen ou Wild adressèrent très régulièrement leurs œuvres à l’Araignée, mais cinq artistes seulement – les amis ! – accompagnèrent Bofa de la première à la dernière édition du salon : Boucher, Chas-Laborde, Delaw, Falké et André Foy. C’est dire le constant renouveau qui marqua la courte histoire du salon et le souci de mouvement qui habitait Bofa. La composition du groupe de l’Araignée évolua elle aussi (bien qu’il soit parfois malaisé, au simple examen des catalogues, de différencier les « membres » des « invités ») : oscillant, selon les éditions du salon, entre 30 et 40 membres, il accorda une place toujours plus large aux peintres. À titre d’exemple, et parce que son œuvre est bien connue, on observe que Chagall présenta quatre compositions en 1925 : deux aquarelles (Village, La fête) et deux eaux-fortes (Le musicien, La promenade).

De ces quelques observations émergent quelques caractères essentiels du salon :
1) Le poids des artistes de Montparnasse témoigne du fossé entre le Salon des humoristes, enraciné à Montmartre, et l’Araignée. Artistes de l’ « école de Paris », mais aussi artistes étrangers : c’est ainsi qu’en 1925, l’Araignée accueillit une « Exposition de caricature soviétiste » (où figuraient 33 dessinateurs), organisée par l’Académie russe des Sciences, qui comportait notamment de nombreuses affiches politiques.
2) La présence d’exposants qui, dans leur carrière, montrèrent les multiples facettes de leur talent : à la fois peintres et caricaturistes, comme André Foy ou Grosz, ou qui furent dessinateurs de presse avant de se consacrer plus activement à la peinture, comme Pascin (qui collabora au Simplicissimus, avant la guerre de 14).
3) Le rôle dévolu par Bofa à ses amis illustrateurs – Chas-Laborde, Dignimont, Touchagues… – négligés injustement dans les autres salons d’artistes.
4) Mais aussi la surprenante fascination que put exercer l’art humoristique, et singulièrement l’Araignée, sur des peintres avaient déjà acquis une solide envergure (comme Foujita ou Van Dongen) ou étaient appelés à dominer leur siècle (Chagall avait à peine 38 ans lorsqu’il exposa pour la première fois, en 1925, à l’Araignée), et s’exprimaient conjointement dans les manifestations les plus prestigieuses (Salon d’automne, Artistes français, Tuileries, etc.)

La création de l’Araignée fut saluée par la presse avec un enthousiasme qui, d’éditions en éditions, ne se démentit pas ; le Salon des humoristes ne recueillit pas les mêmes suffrages ! Tout jeune dessinateur rêvait d’exposer à l’Araignée, comme le rapporte Jean Oberlé dans La vie d’artiste : en 1921 (il avait alors 21 ans), Chas-Laborde, son maître, le recommanda à Bofa : « Bofa ! L’Araignée ! j’en défaillais ! Gus Bofa, un des princes du dessin, venait de fonder le Salon de l’araignée où il avait rassemblé la crème des dessinateurs, ce qui avait fait baisser d’un coup le niveau artistique du fade Salon des humoristes ».

Ce fut pourtant en pleine gloire, en 1927 – l’année même où le salon commençait à enregistrer des bénéfices ! – que Bofa saborda l’Araignée. « Il ne faut pas mêler les questions d’art et les questions d’argent. C’est une règle que devraient adopter tous les artistes et les écrivains honnêtes » déclara-t-il pour toute justification. Fort de l’affligeant exemple du Salon des humoristes, il pensait sans doute que le succès désormais indéniable de l’Araignée risquait d’émousser les forces majeures à l’origine d’une manifestation hors du commun : le désintéressement, la passion, la quête permanente de l’innovation. Une décision bien en phase avec le personnage, mais que les plus jeunes avaient peine à admettre. Car, si l’Araignée avait admirablement servi la génération handicapée par la guerre, la suivante, expliquaient-ils, se sentait comme orpheline. Aussi, avec la bénédiction de Bofa (« essayez », lui avait-il dit), Carlo Rim tenta de faire revivre l’œuvre du maître en montant, en 1930, le XIe Salon de l’araignée.

« Nous avions torpillé l’Araignée en 1927, parce qu’elle avait fourni toute sa carrière utile et épuisé jusqu’au bout son esprit d’aventure. Elle était morte en beauté, pavillon haut, depuis deux ans, lorsque Carlo Rim, un jeune capitaine à lunettes, vint nous demander l’autorisation de la remettre à flot… Nous avons donc accepté cette résurrection de l’Araignée et même de nous y embarquer, tous les anciens, comme passagers de pont cette fois. Notre rôle commode et décoratif y consistera à jouer les vieux loups de mer retirés des affaires, à nous promener en fumant notre pipe à longueur de journées, et de critiquer, à tout propos et hors de propos, la manœuvre de nos cadets, du haut de notre expérience… L’Araignée nouvelle, couverte de toiles, sort du port sous le signe de la Jeunesse, souhaitons-lui bon vent et bonne vogue… »
Gus Bofa, dans la préface du catalogue du XIe et dernier Salon de l’araignée en 1930.

Bofa n’avait pas à rougir de la nouvelle édition d’un salon dont il n’était plus désormais que le père spirituel. L’exposition, dont le vernissage eut lieu le 15 mai 1930, restait attachée aux ingrédients qui avaient assuré la réussite de l’Araignée. Tenue dans la galerie Manuel (le photographe des artistes) rue de Presbourg, il était naturel qu’elle accueillît les créateurs comme Bérénice Abbott, Kertész, Germaine Krull, Moholy-Nagy, Sougez, Eli Lotar, Adjet, etc. On put également y admirer les affiches publicitaires de Cappiello, Jean Calu, Cassandre, Francis Bernard, Don ou Paul Colin. Et André Warnod d’observer : « [L’Araignée] offre ainsi pour la première fois des œuvres d’un caractère très différent sans tenir compte du vieux préjugé qui veut que photographie et publicité soient considérés comme des parias par les salons artistiques ». Toutefois, tradition oblige, la part des dessinateurs et des peintres demeurait essentielle : aux anciens (Chas-Laborde, Falké, Pascin, Dignimont, etc.) s’étaient joints Urbain Fraure, Philippe Soupault, Sennep et quelques autres artistes de la nouvelle génération. Calder était aussi présent avec sa Négresse en fil de fer. Pourtant, la lourdeur de préparation d’une telle manifestation et les multiples activités de Carlo Rim dans la presse ne lui permirent point de développer son projet au-delà de 1930.

Le renoncement de Carlo Rim n’affectait toutefois en rien l’œuvre de Gus Bofa qui, finalement, avait atteint son objectif : l’Araignée, durant sa brève existence avait révélé, sous des jours parfois inattendus, de jeunes et sûrs talents qui, en raison de leur imagination peu conforme aux normes établies de l’humour, eussent été bien mal à l’aise chez les Humoristes ; qui, sans l’initiative du grand artiste eussent privé le public d’une facette souvent étonnante de leur génie créateur. Jouant avec adresse sur la diversité des exposants comme sur la variété des compositions présentées, Bofa était parvenu à bâtir un salon homogène, original, de nature à surprendre, chaque année, le visiteur. Les sources, les formes, les horizons de l’humour, grâce au brassage d’artistes aux multiples modes d’expression, s’étaient considérablement enrichis, contribuant du même coup au profond mouvement de la pensée, de l’art, de la culture, qui secouèrent les années d’après-guerre.

L’Araignée manqua cruellement dans les années 1930, tandis qu’agonisait le Salon des humoristes, déserté par les meilleurs dessinateurs, malmené par les critiques perfides de la presse, et que se dénouaient irrésistiblement les liens entre l’art et l’humour. C’est pourquoi il n’est pas abusif d’affirmer que, dans l’histoire mouvementée de leurs relations, le salon de l’Araignée demeure l’expérience la plus accomplie, la plus exceptionnelle.

Tirant le bilan de son entreprise, Gus Bofa observait : « J’ai voulu sélectionner les dessinateurs, essayer de les aiguiller vers un art plus expressif. J’ai choisi parmi les “humoristes” ceux qui avaient autre chose que de l’esprit et de l’habilité, c’est-à-dire une conception personnelle de l’univers, une interprétation particulière de la Nature ».

Christian Delporte
 
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