Accueil Infos web Montreuil-Bellay 1940-1945

Montreuil-Bellay

Dans le numéro de Gavroche d'avril (n° 150), l'article « Internées volontaires dans le camp de Montreuil-Bellay » de Jacques Sigot présente les archives de quelques religieuses qui ont partagé le sort de Tsiganes enfermés pendant la Seconde Guerre mondiale. En complément, voici un rappel de l'histoire de ce camp.



Montreuil-Bellay 1940-1945
Un camp de concentration français
pendant la Seconde Guerre mondiale


Ce qui devint le camp de Montreuil-Bellay devait être à l’origine une poudrerie que le ministère de l’Armement avait décidé de construire dès janvier 1940 à proximité de cette petite ville d’Anjou proche de la Touraine et du Poitou. Fut alors embrigadée une compagnie d’environ 300 républicains espagnols astreints à des travaux forcés préférés au refoulement vers l’Espagne franquiste et à une mort certaine. Le 19 juin 1940, les entreprises et les Espagnols s’enfuirent l’avant-veille de l’arrivée des Allemands qui venaient de franchir la Loire.

Jusqu’en mars 1941, le site devint un stalag que l’occupant fit entourer de barbelés et dans lequel il interna les militaires en fuite interceptés sur les routes ainsi que des civils d’une quinzaine de nationalités différentes, dont les ressortissants britanniques vivant dans l’Ouest de la France. Hitler s’enlisait alors dans l’incertaine Bataille d’Angleterre. Ce fut la seule période au cours de laquelle le camp fut administré par l’ennemi. Après la libération de la plupart des civils, les soldats français furent transférés en Allemagne comme prisonniers. Les célibataires anglais furent envoyés dans un camp à Saint-Denis, près de Paris, où ils restèrent jusqu’en août 1944 pendant que les couples étaient tenus de résider dans des hôtels de Vittel.

Le camp de concentration de Tsiganes de Montreuil-Bellay, dans le sens premier du terme « concentration » qui était celui employé pendant la Seconde Guerre mondiale et que rappellent les textes des archives, fut ouvert le 8 novembre 1941. Il était destiné à rassembler tous « individus sans domicile fixe, nomades et forains », « ayant le type romani » pour reprendre l’expression du préfet du Finistère, Manouches, Gitans, Roms, Sintés. Ces Tsiganes, par familles entières, avaient été extraits d’une multitude de petits camps ouverts suite au décret de loi du 6 avril 1940 signé par Albert Lebrun, dernier président de la 3e République, qui stipulait que ces nomades devaient être rassemblés dans des communes désignées sous surveillance de la police, décret confirmé par Vichy et l’Occupant.

Ce 8 novembre 1941, ils étaient 250, précédemment parqués dans le camp de la Morellerie (commune d’Avrillé-les-Ponceaux en Indre-et-Loire). Le 2 décembre, en arrivaient 213 nouveaux raflés dans les trois départements de la Bretagne de l’Ouest. Pour ne citer que les entrées les plus importantes : 756 du camp de Mulsanne (Sarthe) le 3 août 1942, dont quelque 80 clochards raflés à Nantes au cours du printemps et qui disparurent quasiment tous à Montreuil avant la fin de l’hiver ; 56 du camp de Rennes, le 5 août ; 304 du camp de Poitiers (Vienne), le 27 décembre 1943. L’effectif maximum fut atteint en août 1942 avec 1 096 internés.


Baraques en planches sur pilotis en 1944 (archives J. Sigot)

Le camp comportait deux parties distinctes : des baraques en planches sur pilotis pour le logement des internés ; des bâtiments en maçonnerie pour les cuisines, le réfectoire, les écoles, la chapelle, etc. Il y faisait très chaud l’été et très froid l’hiver, l’ensemble étant construit sur une plaine exposée dénuée de toute végétation. Seules les écoles et la chapelle étaient régulièrement chauffées. La prison était un abri souterrain, cave d’une ferme qui avait brûlé au début du siècle.
Les internés n’exerçaient aucune activité en dehors de corvées pour aider aux cuisines, pour quelques femmes, ou pour aller couper du bois, pour des hommes.

Jusqu’en janvier 1943, les nomades furent gardés exclusivement par des gendarmes français ; ensuite par des gendarmes et des jeunes gens de la région qui échappaient ainsi à la « Relève forcée » puis au STO (Service du Travail Obligatoire) en Allemagne.
Des religieuses, le plus souvent au nombre de quatre, partageaient volontairement leur quotidien afin de les aider, et logeaient sur place. De nombreux internés furent victimes des difficiles conditions de vie à l’intérieur du camp qu’aggravaient une nourriture toujours insuffisante et de peu de valeur énergétique ainsi qu’une hygiène déplorable. Principalement les personnes âgés et les nouveaux-nés que ne pouvaient suffisamment nourrir des mères elles-mêmes sous-alimentées.

En juin et juillet 1944, le camp fut sévèrement bombardé par les alliés qui avaient sans doute appris qu’un atelier de confection de filets de camouflage pour l’ennemi avait fonctionné dans des baraquements.

Dans la première quinzaine de septembre, furent parqués derrière les barbelés désertés 30 Italiens et 145 soldats vaincus du Reich, dont 107 Géorgiens, Russes « blancs » fidèles à l’ancien régime qui avaient espéré que Hitler vainqueur leur redonnerait un Tsar. Les nomades avaient été temporairement transférés dans un second lotissement de l’éphémère poudrerie.
Puis ce fut le tour des collaborateurs locaux, eux-mêmes bientôt transférés dans le camp de Châteaubriant pour échapper au triste sort que leur réservaient des compatriotes avides de vengeance et de défoulement.

Et les Tsiganes réintégrèrent les baraquements du camp principal début octobre. Si, pour les Angevins, la Libération était intervenue fin août 1944, il n’en fut pas de même pour eux qui ne quittèrent Montreuil que le 16 janvier 1945… expédiés pour la plupart dans d’autres camps sans autre forme de procès : ceux de Jargeau (Loiret) et d’Angoulême (Charente) où certains restèrent jusqu’en juin... 1946 !

C’est qu’en janvier 1945, l’on avait besoin du site pour de nouvelles victimes de cette guerre qui n’en finissait pas, et le 20 janvier, arrivèrent 796 civils allemands, dont 620 femmes et 71 enfants, arrêtés dans l’Alsace reconquise par l’armée du général Leclerc, internés d’abord dans l’ancien camp nazi du Struthof qui reprenait du service. Beaucoup périrent au cours des mois de l’hiver, suite au voyage en wagons à bestiaux pendant trois jours de l’Alsace à l’Anjou et vu les conditions matérielles lamentables de leur hébergement dans des baraquements en partie ruinés. Beaucoup d’entre eux étaient très âgés. Les rejoignirent au cours du printemps des soldats vaincus de la poche de Saint-Nazaire puis, en août, des Hollandaises qui avaient épousé des nazis.
En novembre, un nouvel hiver s’annonçant, on précipita leur transfert dans le camp moins dur de Pithiviers (Loiret).

Au printemps 1946, un escadron d’un régiment de Chasseurs d’Afrique de l’armée française les remplaça pendant quelques mois. Mais les barbelés électrifiés et les miradors avaient disparu.

Enfin, le 22 octobre 1946, toutes les installations furent vendues aux enchères par les Domaines et démontées. Restaient sur place les ruines impressionnantes des marches et des fondations des bâtiments en maçonnerie, les colonnes du poste de garde devant l’ancienne entrée, et un bâtiment complet.


Les ruines aujourd'hui © Jacques Sigot

Le terrain appartenait et appartient toujours à un pharmacien du bourg. Il sert depuis plus d’un demi-siècle de pacage pour des animaux qui piétinent les ruines envahies par les herbes. Le camp était complètement tombé dans l’oubli, aussi bien pour la population que pour les historiens qui ne s’étaient jamais intéressés à ces camps créés et administrés par les autorités françaises, jusqu’à sa réapparition dans l’histoire locale au début des années 1980. En 1988 fut érigée près de l’ancienne prison souterraine une stèle dont la plaque commémorative, dans son laconisme officiel, ne dit rien, ou si peu, de toutes ces souffrances si longtemps occultées et non encore toutes reconnues ni assumées. Chaque année, le dernier samedi d’avril, a lieu sur le site une cérémonie nationale en hommage aux Tsiganes victimes de la Seconde Guerre mondiale.


Stèle près de l'ancienne prison © Jacques Sigot


Association des Amis de la mémoire du camp tsigane de Montreuil-Bellay
 
Tous droits de reproduction réservés © 2006 - 2008 Gavroche. Réalisation web : Black Pulp Scoop Presse.