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Anarchisme et changement social

(note de lecture parue dans Gavroche n° 154, avril 2008)
Anarchisme et changement social de Gaetano Manfredonia,
Atelier de création libertaire,
2007, 352 p., 20 €

Gaetano Manfredonia poursuit son œuvre d’historien du mouvement anarchiste avec une discrétion et une obstination qui forcent le respect. Dans son dernier opus, il place son discours dans le champ des sciences humaines, autrement dit dans une approche qui emprunte à l’institution universitaire sa démarche et ses méthodes (tableaux à l’appui). Il le revendique dans son introduction (p. 16) en faisant explicitement référence à la « sociologie compréhensive » de Weber. Fort de cette autorité, l’auteur distingue trois types de militantismes libertaires : le type insurrectionnel, le type syndicaliste et le type éducationniste-réalisateur. Cette démarche relève donc de l’anthropologie sociale, avec toutes les réserves que celle-ci peut éveiller, sachant qu’elle a été largement exploitée dans le cadre d’études marketing servant l’idéologie de la société marchande. Mais la pertinence se dégage aussi ici de l’objet même de son étude. Sa typologie traverse l’histoire de l’anarchisme, qu’il fait débuter, sans doute pour des raisons pédagogiques, en 1830, alors qu’il est communément admis qu’elle commence en 1878. Ce parti pris audacieux, et avec lequel on peut se montrer assez réservé, porte en lui les éléments d’une polémique aux confins de l’histoire et de l’idéologie, qui sans doute ne manquera pas de susciter des réponses érudites.
 
Ces types, expose l’auteur, se succèdent chronologiquement et correspondent à des moments historiques bien précis. À l’insurrectionnaliste post-communard (1878-1886) succéda une dominante syndicaliste à partir de 1888. Il y eut ensuite la calamiteuse période insurrectionnelle de la propagande par le fait de 1892-1894, puis, face au désastre qui s’en suivit, à nouveau un repli sur le type syndicaliste révolutionnaire. Lequel assuma l’héritage insurrectionnel dans des pratiques telles que le sabotage ou la grève insurrectionnelle. Par ailleurs, en marge de ces courants, le courant éducationniste-réalisateur, animé par les tenants de l’individualisme, développait ses théories et ses pratiques au travers des coopératives et des communautés (la Cécilia). Il lutta pour une transformation sociale graduelle. Vision romantique et impatience révolutionnaire des uns, conception de l’action autonome de la classe ouvrière pour les autres. Le syndicalisme se présenta, pour nombre de militants, comme la sortie de l’impasse dans laquelle les insurrectionnels avaient conduit l’anarchisme. Parallèlement, l’engagement dans un socialisme expérimental des éducationnistes-réalisateurs reposait sur des valeurs morales que ces propagandistes voulaient exemplaires et qui renouaient avec la tradition des socialistes utopistes français. Leur exemple, l’éducation et la création de nouveaux rapports humains devaient permettre la formation d’une conscience sociale capable de provoquer une révolution non-violente. La mise en pratique de leurs idéaux humanistes devait, selon eux, transformer durablement les rapports de production et de pouvoir.

Une fois de plus, à la lecture de la thèse de Gaetano Manfredonia, il apparaît donc que l’anarchisme se définit à l’aune de ses pratiques militantes. Un texte facile à lire qui a, vous l’aurez compris, le grand mérite de stimuler la réflexion politique et historique et de renouveler l’approche de l’histoire du mouvement libertaire.

Jean-Luc DEBRY
 
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