Gomorra
(note de lecture parue dans Gavroche n° 154, avril 2008)  | Dans l’empire de la Camora de Roberto Saviano, Gallimard, 2007, 363 p., 21 € |
La logique ultralibérale, la mondialisation et la recherche effrénée et déshumanisée du profit rapide rejoignent la philosophie des criminels les plus intelligents, dont les règles sont imposées par l’obligation de gagner de l’argent en écrasant la concurrence. Le reste ne compte pas. Le journaliste Roberto Saviano a plongé dans l’univers de la mafia napolitaine, connue du grand public sous le nom de camorra. Il en dresse un tableau aussi éblouissant que terrifiant, décortiquant la structure et ses trafics.
Loin des clichés sur la tradition d’honneur, il présente une organisation ultralibérale qui s’est totalement adaptée à la mondialisation. La recherche du profit justifie tout, y compris l’horreur : « On programme une séance de torture comme si c’était une réunion commerciale, une commande à passer, un billet d’avion à commander ». C’est l’avant-garde de l’économie mondialisée, dont elle pousse les mécanismes jusqu’à leurs conséquences les plus extrêmes. C’est ainsi qu’on découvrira les relations entre la très capitaliste Chine populaire et le crime organisé, justifiées par la place stratégique du port de Naples notamment pour l’importation de produits textiles essentiels dans la balance commerciale de l’Italie, sans compter les traditionnels investissements immobiliers et autres trafics, organisés comme de véritables entreprises capitalistes. La distribution de la drogue se fait ainsi de manière pyramidale, chacun étant intéressé à baisser les coûts pour éliminer la concurrence, par exemple en testant les produits coupés sur des cobayes humains en manque. On explorera les liens avec les Basques de l’ETA et ceux avec les ex-bureaucrates de l’Est, véritables dépositaires au sens littéral du terme des armes détournées pour le compte des membres du Système comme ils se désignent eux-mêmes. On apprendra le lien social, cimenté par l’aide apportée aux veufs, veuves, orphelins, conjoints des affiliés morts ou emprisonnés, qui fait que n’importe quelle intervention policière provoque des émeutes quasi insurrectionnelles. On verra que le travail salarié peut être utile soit à des gens modestes qui, à des échelons divers, font fonctionner l’organisation sans intervenir dans le trafic, soit à de véritables professionnels, les stakeholders, chargés de trouver des lieux d’enfouissement pour les déchets toxiques.
Gomorra est écrit non comme un reportage mais comme un essai, un récit-vérité, forme inventée par le grand écrivain américain récemment décédé Truman Capote dans De sang-froid (Folio, 1972). On en ressort interloqué et plus désireux que jamais de nettoyer ces écuries d’Augias produites par le capitalisme décadent. Sur le même thème mais dans un style plus classique, on lira avec intérêt le reportage journalistique de John Dickie sur la mafia sicilienne, Cosa Nostra, Librairie Académique Perrin, 2008, 11 €.
Pierre-Henri ZAIDMAN
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