Pourquoi les pauvres votent à droite
(note de lecture parue dans Gavroche n° 154, avril 2008)  | Comment les conservateurs ont gagné le cœur des États-Unis (et celui des autres pays riches) de Thomas Frank, Marseille, Agone, coll. Contre-feux, 2008, 362 p., 24 € |
Il est des livres dont on ne sait, une fois terminés, si le contenu doit nous porter à rire ou à craindre le pire. Celui du journaliste américain Thomas Frank est de ceux-là, qui nous entraîne au Kansas, un État qu’il connaît bien pour y être né et y avoir passé de nombreuses années.
Le Kansas se situe dans le midwest américain, à égale distance des strass hollywoodiens et du stress new-yorkais. Autant dire nulle part ou « ailleurs », c’est selon. Une terre de rednecks, de « bouseux » fiers d’eux-mêmes, fiers d’incarner une certaine idée de l’Amérique et des Américains : religieux jusqu’au fanatisme, francs du collier et fans de barbecue, méfiants voire haineux à l’égard des intellectuels et de l’État central ; en un mot « authentiques » ! Oui, mais aussi, souligne Thomas Frank, une terre de gauche avec un prolétariat actif, syndiqué, organisé. Une terre d’élection pour les extrêmes sur laquelle s’illustrèrent le célèbre John Brown, paysan mystique qui lutta les armes à la main pour libérer les esclaves, ou Carry Nation, prohibitionniste acharnée qui attaquait les saloons à coups de hache durant les années 1920 ; terre accueillant aujourd’hui David Bawden qui, ayant découvert que le Saint-Siège était depuis Paul VI aux mains des communistes et des francs-maçons, décida de se faire élire pape sous le nom de Michael Ier. Pour David Bawden, pardon, Michael Ier, Jean-Paul II et Monseigneur Lefebvre ne méritent pas plus d’indulgence que Paul VI, figure de l’antéchrist. Comme l’écrit Thomas Frank, « le Kansas d’aujourd’hui est une région possédée par le conservatisme, où la propagande réactionnaire s’est insinuée dans tous les domaines de la vie quotidienne ».
On rit donc beaucoup en parcourant le Kansas en compagnie de Thomas Frank, en le suivant dans ses rencontres avec Jack Cashill, pourfendeur de l’évolutionnisme, ou Tim Golba, l’un des leaders du très puissant mouvement anti-avortement. On mesure les béances qui existent entre ici et là-bas, et la chance que nous avons d’avoir su reléguer par la lutte la religion à sa place, c’est-à-dire, à défaut des limbes, dans la sphère privée. On rit, mais on s’inquiète aussi de savoir que le fondamentalisme chrétien est capable d’atteindre une telle audience au cœur de l’hyperpuissance américaine… et du Parti républicain. Car la lutte a débuté là : par la victoire du courant conservateur sur le courant modéré. Une victoire acquise grâce à un étendard : la lutte contre le droit à l’avortement initiée par la base populaire du parti. Depuis, les étendards se sont multipliés : ils conspuent les intellectuels et leur morgue qui entendent dicter à tous la conduite à tenir, les drogués et les hippies, les théories évolutionnistes, les snobs, les jouisseurs, les paresseux, les féministes, les communistes, mais aussi les impôts frappant les honnêtes gens qui se lèvent tôt et travaillent sans mot dire. Avec humour, Thomas Frank écrit à propos de cette révolte culturelle et politique : « Les travailleurs en furie, forts de leur nombre, se soulèvent irrésistiblement contre l’arrogance des puissants. Ils brandissent leur poing au nez des fils du privilège. […] Ils se massent aux portes […] en brandissant le drapeau noir et, tandis que les millionnaires tremblent dans leurs demeures, ils crient leur terrible revendication : “Laissez-nous réduire vos impôts”. »
Tel est le paradoxe : les classes populaires se démènent, ruent dans les brancards pour le plus grand profit de ceux qui se sont enrichis de leur précarisation sociale. « Dans ce malheureux pays, nous dit Thomas Frank, les revendications culturelles […] l ’emportent inexplicablement sur les revendications matérielles concrètes et l’intérêt économique de la population cède le pas à une mythologie de l’authenticité et de la justice bafouée. » Les classes populaires pauvres se tromperaient donc de colères et ce, d’autant plus facilement que le Parti démocrate, censé les incarner dans le cadre du bipartisme américain, les a délaissées au profit des classes moyennes américaines, celles qui « feraient les élections ». Délaissées, ces classes populaires auraient donc trouvé refuge auprès d’une fraction du Parti républicain dont la rhétorique, sur bien des aspects, est assez proche de celle défendue jadis par Henry Ford, le célèbre constructeur automobile, qui exaltait dans ses nombreux écrits l’Amérique rurale et courageuse, le travail et la réussite liée au travail, la grandeur de la nation et de la famille et vilipendait les marxistes et les Juifs inévitablement comploteurs (1). Les classes populaires seraient ainsi dupées et manipulées par une fraction des puissants : telle est schématiquement la thèse que défend l’auteur. Une thèse d’une certaine façon optimiste car elle sous-entend que la réaffirmation d’un discours « authentiquement » de gauche de la part du Parti démocrate, sur les questions économiques et sociales, est de nature à inverser la tendance, à faire revenir au bercail les ouailles égarées. Une thèse discutable (comme toute thèse !), et discutée, notamment par Wendy Brown, professeure à Berkeley, dans un livre remarquable intitulé Les habits neufs de la politique mondiale. Néolibéralisme et néo-conservatisme (2). En guise de conclusion mais aussi d’ouverture à l’échange critique, Wendy Brown écrit ceci : « [L’analyse de Thomas Frank] ressuscite ainsi au moyen de l’image usée de la “fausse conscience”, un certain espoir politique, et évite la perspective plus inquiétante d’une orientation subjective anti-égalitaire, asservissante et abjecte, dans une partie importante de la population américaine (3). » Christophe PATILLON
1. Lire à ce propos Damien Amblard, Le « fascisme » américain et le fordisme, Berg International, 2007. 2. Livre publié par Les Prairies ordinaires. Lire également l’article de Marc Saint-Upéry « Le peuple est-il de droite ? Un débat américain » in Mouvements, n° 52 (11/2007). 3. L’analyse inévitablement sommaire de l’édition américaine du livre de Thomas Frank se trouve aux pages 113-115. |