Espagne 1936-1975
(note de lecture parue dans Gavroche n° 154, avril 2008)  | Les affiches des combattant-e-s de la liberté tome 2 de Ramon Pino et Wally Rosell Éditions libertaires, 2007, 162 p., 35 € Le tome 1 est toujours disponible. Informations et commandes sur www.editionslibertaires.org
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Les Éditions libertaires poursuivent la publication d’affiches antifascistes espagnoles. Le tome 2 couvre la période 1936-1975. Un livre d’art hors du commun.
Le premier tome, publié en 2005, était une pure merveille. Deux cents affiches éditées entre le 19 juillet 1936 et avril 1939 permettaient de plonger au cœur de l’Espagne combattante. Pour le second tome, Ramon Pino et Wally Rosell ont pioché dans un trésor composé d’affiches, de cartes postales, de timbres, de journaux muraux, de photomontages. À ces perles rebelles, ils ont ajouté des documents datant de la « Retirada », des camps de concentration, de la résistance antifranquiste après guerre. L’exil est traité dans une longue chronologie qui commence en janvier 1939 et se termine le 20 novembre 1975 avec la mort de Franco la Muerte.
Le livre propose plusieurs niveaux de lecture. Les libertaires seront très émus en tournant les pages colorées de cette révolution unique. Les historiens trouveront des analyses qui éclairent cette période sujette à tant de distorsions. Enfin, quand on aime l’art et l’histoire de l’art politique, ce livre s’impose comme un ouvrage incontournable. Le lecteur est guidé par une méthode et un mode d’emploi précieux. Chaque document est numéroté. Le nom de l’affichiste, de l’organisation éditrice, l’année de parution et le format sont mentionnés. Chaque sigle, anarchiste ou non (CNT, FAI, JJLL, SIA, UGT, POUM…), est décrypté et de courtes biographies présentent les artistes.
Après la défaite républicaine, les affichistes suivent le cours des événements et passent la frontière franco-espagnole. Épuisés, affamés, transis de froid, ils connaissent les camps de concentration du Roussillon aux côtés de leurs camarades. Derrière les barbelés, ils illustrent de maigres périodiques tirés à quelques dizaines d’exemplaires, ils organisent des expositions artistiques dans des baraquements transformés en athénées.
À partir de 1943, journaux, brochures et livres anarchistes refont surface. Ces publications font renaître les arts graphiques (dessins satiriques, illustrations, caricatures…). Des écrivains et des scientifiques (Albert Camus, Octavio Paz, Albert Schweitzer, Jean Rostand…) collaborent à certains titres. Jusqu’en 1972, des artistes (Georges Brassens, Léo Ferré, Catherine Sauvage, Raymond Devos, Paco Ibanez, Colette Magny, Georges Moustaki…) participent à des spectacles de solidarité. En fin d’ouvrage, on relira les paroles d’Albert Camus (dans Combat du 7 septembre 1944) ou d’André Breton (dans Le Libertaire du 6 mars 1952), on verra des affiches dénonçant les crimes de Franco. Le militant anarchiste Salvador Puig Antich fut garrotté le 3 mai 1974. Ce qui fit dire à Cabu, à la une d’un Charlie Hebdo, dessin de gros beauf à l’appui, « Les salauds sont en vacances en Espagne ».
Bien plus qu’un livre d’images, l’ouvrage propose des analyses graphiques, politiques et historiques. Celles-ci concernent la résistance libertaire et républicaine, mais aussi la contre-révolution stalinienne ou même la production d’affiches fascistes. Les auteurs ont également sélectionné des affiches de soutien à l’Espagne républicaine produites en France, en Angleterre, en Suède, aux Pays-Bas, aux USA, en Belgique…
Ramon Pino et Wally Rosell livrent là une belle bataille pour la mémoire. Une mémoire qui nous rappelle que ces anarchistes d’Espagne menaient conjointement une guerre et une révolution, que ces anarchistes vaincus et maltraités dans des camps d’internement français poursuivront le combat antifasciste dans la Résistance. Une mémoire qui nous dit, avec une noire ironie, que les premiers soldats « français » qui ont libéré Paris en août 1944 ne parlaient qu’espagnol.
Paco
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