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Lettres du front et d'Amérique 1914-1919

(note de lecture parue dans Gavroche n° 154, avril 2008)
Lettres du front et d'Amérique de Jean Norton Cru
Publications de l’Université de Provence,
2007, 370 p., 29 €

Le dernier épisode de l’histoire de Témoins
Ier épisode : En 1929, scandale chez les anciens combattants de la Grande Guerre, lors de la parution de Témoins, dense et volumineux ouvrage de Jean Norton Cru, lui-même ancien combattant, qui a analysé à la loupe trois cents ouvrages sur la guerre, et en a établi une critique d’anthologie. Les auteurs les plus sévèrement critiqués tels que Barbusse et Dorgelès se défendent méchamment. Les encensés comme Genevoix et Lintier approuvent, et des auteurs pourtant écorchés par Cru tels Werth, Jolinon ou Galtier-Boissière, montrent qu’ils n’ont pas de rancune en lui répondant positivement.

2e épisode : En 1930, Cru publie un livre beaucoup moins gros et donc plus accessible, qui résume en quelque sorte le premier : Du témoignage chez Gallimard. La polémique fait toujours rage.

3e épisode : En 1966, Jean-Jacques Pauvert réédite la première partie de Du témoignage, en y ajoutant une notice biographique de Norton Cru par sa sœur Hélène Vogel.

4e épisode : En 1989, réédition du même livre par Allia.

5e épisode : En 1993, les Presses Universitaires de Nancy rééditent Témoins. Polémique à nouveau, mais cette fois-ci chez les historiens spécialistes de la Grande Guerre.

6e épisode : En 2003, Frédéric Rousseau publie Le procès des témoins de la Grande Guerre. L’affaire Norton Cru, au Seuil. L’auteur défend Norton Cru contre les accusations salissantes de Christophe Prochasson principalement, dans divers articles, après avoir rappelé magistralement l’histoire de Témoins.

7e épisode : En 2004 paraît un ouvrage collectif (Vrai et faux dans la Grande Guerre, sous la direction de Christophe Prochasson et Anne Rasmussen, La Découverte) dans lequel Cru est qualifié de « premier négationniste avant Rassinier ».

8e épisode : En 2006, un article de Jean Birnbaum dans Le Monde, « Guerre de tranchées entre historiens », fait le point sur les deux écoles divisées : les péronnistes, qui se rassemblent au mémorial de Péronne, s’insurgent contre une prétendue « dictature des témoignages » et prennent quasiment Cru pour un fou, tandis que les craonnistes, qui travaillent à Craonne, revendiquent eux, l’intérêt des témoignages de poilus, et considèrent Cru comme un sérieux préparateur du travail des historiens.

9e épisode : En 2006, réédition par les Presses Universitaires de Nancy de Témoins, avec une riche préface de Frédéric Rousseau, « Pour une lecture critique de Témoins » et une revue de presse reprenant l’essentiel des critiques publiées au début des années trente à la sortie de l’ouvrage. Ce dossier est capital pour suivre la préface de Frédéric Rousseau et surtout pour bien comprendre Le procès des témoins de la Grande Guerre. L’affaire Norton Cru.

Et voici le dixième épisode. Précisons d’emblée qu’il ne devrait pas attiser la polémique. Bien au contraire, il devrait l’apaiser en faisant mieux connaître la personnalité de Cru à ceux qui l’ont rapidement qualifié de professeur américain, d’universitaire prétentieux et autres inexactitudes révélatrices d’un manque de rigueur étonnant chez des « historiens ». Il s’agit de la publication de l’ouvrage de Marie-Françoise Attard-Maraninchi et Roland Caty, qui ont soigneusement transcrit les correspondances de Jean Norton Cru pendant la Grande Guerre, avec sa mère, ses deux sœurs, ses frères et des collègues en Amérique. Avant de nous les livrer, ils nous proposent une biographie très vivante de Cru, qui nous fait ressentir l’exceptionnelle atmosphère régnant dans cette famille anglo-française. De l’union d’un pasteur protestant originaire de la Drôme et d’une Anglaise de bonne famille sont nés quatre garçons et deux filles qui deviendront tous sans exception des enseignants de haut niveau, en France et aux USA. Installée tout d’abord en Ardèche de moyenne montagne, puis en Nouvelle Calédonie, puis de nouveau en Ardèche, de plus haute montagne, et finalement dans la Drôme, entre Valence et Montélimar, la famille Cru est atypique. Ses membres sont des intellectuels qui ne rechignent pas, bien au contraire, à participer aux dures tâches des champs et de la construction d’une maison. Très croyants, ils mettent en pratique leur foi. Et très patriotes, ils participent de leur mieux à ce premier conflit mondial.

Solidaires sinon complices, leurs échanges épistolaires très riches, tant sur le plan humain que sur ceux de la pédagogie, de la philosophie, de la métaphysique, de la littérature, nous changent des habituelles lettres de poilus, centrées essentiellement sur l’événement guerrier.
 
Progressivement, on voit se dessiner le projet de Jean Norton qui est de dissuader les hommes de faire la guerre, en la leur montrant de façon naturaliste, sans en ajouter ni en retrancher. Il est persuadé que la relation objective des événements devrait suffire à supprimer toute envie guerrière. Pour cela, se basant sur son expérience des tranchées, il jugera impitoyablement les récits publiés alors, en les classant en plusieurs catégories : les journaux, les souvenirs, les réflexions, les lettres et les romans. Comme il ne peut pas avoir tout vu, il se trompera parfois, ce qui avivera la polémique.

Patriote jusqu’au bout des ongles, il ne fait pas partie des pacifistes (contrairement à ce qu’affirment certains de ses adversaires) et reproche à ceux-ci leurs outrances. Il ne s’interroge pas sur les causes de la guerre, il la croit inévitable et est persuadé qu’il faut la mener docilement, loyalement. C’est un loyaliste. Pourtant, il est conscient que certains en profitent à l’arrière, et c’est bien ce qui nous étonne chez lui.

Lettres du front et d’Amérique a le mérite de montrer la profonde honnêteté de Cru. Ce n’est surtout pas un négationniste, ni même un révisionniste. C’est un rigoureux, un scrupuleux, qui se sent investi d’un devoir, celui de rétablir LA vérité. Il « défriche le terrain » pour que les historiens puissent disposer d’un matériau fiable.

Les éditeurs de ces lettres ont scrupuleusement traduit celles écrites partiellement ou entièrement en langue anglaise, et ils nous expliquent à chaque citation de patronyme qui était le personnage. De même, pour les citations littéraires, ils nous donnent les références des livres et périodiques concernés. Leur travail mené de manière très professionnelle est parfaitement réussi, bien mis en page et illustré, très agréable à lire. Les recherches biographiques ont été menées consciencieusement aux archives et sur le terrain.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Cru est resté aux USA et ne semble pas avoir participé aux combats. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en pensait, quelles leçons il tirait de son expérience du premier conflit, et ce qu’il préconisait pour l’avenir. Difficile, maintenant que les derniers témoins ont disparu.
 
Les historiens, amateurs et professionnels, que sont les lecteurs de Gavroche, ne peuvent pas rester insensibles à cette page de la Grande Guerre que constitue l’histoire de Témoins, depuis sa génèse jusqu’à la publication des lettres du front de Norton Cru. Il s’agit d’un événement unique en son genre, dont les enseignements à tirer sont extrêmement nombreux, dans divers domaines. Aussi, n’économisons pas nos remerciements aux Publications de l’Université de Provence, à Marie-Françoise Attard-Maraninchi et Roland Caty.

Jean-François Amary
 
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