Soixante ans après, retour sur la création d’Israël
(note de lecture parue dans Gavroche n° 155, juillet 2008) 

| Le nettoyage ethnique de la Palestine d’Ilan Pappé Fayard, 2008, 396 p., 22 €
Le mur de fer d’Avi Shlaïm Buchet-Chastel, 2008, 759 p., 29 €
Israël confronté à son passé de Sébastien Boussois L’Harmattan, 2007, 385 p., 34 €
Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949) de Dominique Vidal L’atelier, 2007, 256 p., 21 € |
En marge du Salon du Livre, La Fabrique et quatre autres éditeurs ont présenté les traductions françaises de livres importants de « nouveaux historiens » israéliens et organisé avec eux, le 18 mars 2008, un débat sur « Israël face à son passé ».
Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations unies décide le partage de la Palestine en un État juif, un État arabe et une zone internationale pour Jérusalem. Le 14 mai 1948, Israël proclame son indépendance, et le lendemain, les armées arabes entrent en Palestine. Après le dernier armistice, le 20 juillet 1949, l’État juif a augmenté d’un tiers son territoire, que les quatre cinquièmes de ses habitants ont quitté. L’État arabe, lui, est mort-né, divisé entre Israël, la Jordanie et l’Égypte.
Les « nouveaux historiens » sont des chercheurs qui ont pour point commun d’avoir recherché dans les archives ouvertes à partir de 1978 la véritable histoire de la naissance de leur pays et de l’exode des Palestiniens. Pour le reste, ils professent des opinions et des méthodologies diverses.
Ils ébranlent trois mythes de l’historiographie traditionnelle :
- David contre Goliath : les archives indiquent que les forces juives bénéficiaient d’une nette supériorité, accentuées par le soutien inconditionnel des États-Unis et celui plus mesuré de l’Union soviétique. À quoi s’ajoutait l’avantage stratégique offert par l’accord Golda Meïr-Abdallah du 17 novembre 1947, stipulant que la Légion jordanienne, la seule armée arabe digne de ce nom, ne pénétrerait pas sur le territoire de l’État juif et, en échange, annexerait ce qui resterait de l’État arabe.
- La paix manquée : les archives montrent qu’Israël a changé d’attitude au cours de la conférence de Lausanne en 1949. L’État accepte d’abord de signer le 12 mai avec ses voisins un protocole reconnaissant le plan de partage et le droit au retour des réfugiés, pour ensuite le « saper » (Walter Eytan, codirecteur du ministère des Affaires étrangères).
- La fuite des Palestiniens : les archives ne contiennent aucun appel national à l’exode, mais elles attestent la multiplication d’expulsions accompagnées parfois de véritables massacres. Durant les six premiers mois de 1948, 73 % des 400 000 départs résultent d’opérations israéliennes. À partir de l’été, les dirigeants civils et militaires ne dissimulent plus leur volonté de chasser le gros des « Arabes » et de leur interdire le retour, l’État s’emparant de leurs biens.
Ces thèses font débat en Israël. Au cours des années 1990, les « nouveaux historiens » réussissent progressivement à organiser des discussions dans les universités et à influencer les médias, comme en 1998 dans la série télévisée Tekuma. Mais en 2000, la seconde « Intifada » brise pour un temps ce développement. Actuellement le débat est double. Le premier oppose les « nouveaux historiens » à leurs confrères « orthodoxes » qui tentent de sauver l’histoire officielle. Le second concerne les « nouveaux historiens » entre eux.
Pour l’historien Benny Morris, « le problème palestinien est né de la guerre et non d’une intention juive ou arabe ». Ilan Pappé insiste au contraire sur la « planification systématique derrière l’expulsion des Palestiniens ». Il explique – avec force citations de documents et de témoignages – comment les dirigeants juifs de Palestine ont longuement pensé, préparé et réalisé le « transfert forcé » de la population arabe pour se doter d’un État au territoire plus grand et plus homogène que celui prévu par les Nations unies.
La nouvelle interprétation de l’histoire ne se limite pas à 1948, comme le montre le remarquable ouvrage Le mur de fer d’Avi Shlaïm. Cette expression résume la politique prônée par l’extrémiste Jabotinsky dès les années 1930 : imposer aux Arabes un État juif par la force sur les deux rives du Jourdain. Pour Shlaïm, cette orientation a inspiré la plupart des Premiers ministres israéliens de 1948 à 2008 – à l’exception d’Yitzhac Rabin depuis la conférence de Madrid en 1991 jusqu’à son assassinat le 4 novembre 1995.
Pierre-Henri ZAIDMAN |