Les Fêtes du Maréchal
(note de lecture parue dans Gavroche n° 155, juillet 2008)  | Propagande et imaginaire dans la France de Vichy de Rémi Dalisson Tallandier, 2008, 475 p., 32 € |
Les nuits de défilés aux flambeaux qui fascinèrent tant Robert Brasillach et que filma Leni Riefenstahl dans son Triomphe de la volonté ont profondément marqué les mémoires de ceux qui en furent les témoins, voire par la suite les simples spectateurs. Elles illustrent l’exploitation que les totalitarismes surent faire des rassemblements festifs, ritualisés à l’excès et au sein desquels l’individu se dilue dans la masse. Si l’on connaît assez bien en la matière les archives du IIIe Reich et de l’Italie mussolinienne, on découvrira par contre avec intérêt, et grâce à Rémi Dalisson, les implications multiples et l’imprégnation profonde que le concept de « fête » recouvrit dans la France de Vichy.
Avec méthode et systématisme, l’historien prend soin de baliser le terrain avant d’en décrire chaque aspect. Il rappelle notamment que, malgré une influence considérable des modèles nazis et fascistes, la France des liesses maréchalistes comporte quelques spécificités irréductibles. Elle n’était pas sous le coup d’un parti unique et se voyait en outre divisée en deux, ce qui empêchera toujours une réelle cohérence nationale, en ce qui concerne l’organisation ou l’observance des nouvelles solennités. En effet, la zone occupée fera l’objet d’une surveillance accrue de la part des autorités allemandes tandis que, dans la zone libre, Pétain disposait d’une plus grande marge de manœuvre afin d’imposer ses vues.
C’est donc au-delà de la ligne de démarcation que se développera avec le plus de ferveur un authentique culte de la personnalité à celui qui, déjà lauré comme héros de Verdun, promettait désormais sur les ondes le redressement de la patrie, à condition bien sûr que chacun s’y dévoue dans un esprit de sacrifice et de contrition. Le travail de Dalisson permet d’observer au plus près, soit dans ses réalisations les plus concrètes comme les plus anecdotiques, l’articulation entre propagande d’État et imaginaire collectif. Il décrit les modifications stratégiques apportées au calendrier de la IIIe République, et qui consistent à redonner un sens nouveau à des dates aussi symboliques que le 1er Mai, le 14 Juillet ou le 11 Novembre. Purgées de leurs dimensions révolutionnaires ou hostiles au « Boche », ces célébrations seront réinterprétées à l’aune des valeurs du régime, et leur portée contestataire se verra bien sûr désamorcée.
En périphérie de ces manifestations, on trouve un arsenal de papier et d’objets hétéroclites, la plupart à l’effigie du Divin Philippe : affiches, brochures, médailles et décorations, images presque pieuses ou représentations gigantesques, jeux, calendriers, assiettes, etc. La vocation de ce « grand chosier » n’est autre que de garantir l’omniprésence symbolique du chef dans chaque foyer et dans chaque esprit.
Avec cette étude, Dalisson réintroduit pleinement, dans la quête de sens mémorielle que connaît la France depuis quelques années, l’une de ses dimensions oubliées, peut-être la plus cruciale. Il ne néglige pas de focaliser son point de vue sur les comités locaux les plus reculés du pays, pour le généraliser ensuite jusqu’aux confins des colonies de l’Empire ; se montre habile à traiter des aspects aussi variés que la politique, la religion, le folklore, la radiodiffusion ou les sports ; suit à la trace Pétain au fil de ses nombreux déplacements en province ; mentionne les variantes apportées à La Marseillaise et aux chants patriotiques afin de complaire à l’occupant. Il conclut par l’évocation des actes de résistance, isolés ou publics, qui émaillèrent de nombreux événements, et l’énumération des « contre-fêtes » subversives, tels l’anniversaire de Valmy ou celui de l’assassinat de Jaurès, qui fleurirent en réaction au calendrier vichyssois. The party was (nearly) over.
Frédéric SAENEN |