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Mai 68, un mouvement politique

(note de lecture parue dans Gavroche n° 155, juillet 2008)
Mai 68, un mouvement politique

de Jean-Pierre Duteuil
Acratie,
2008, 250 p., 23 €


À force de réduire Mai 68 à quelques slogans clinquants (« Il est interdit d’interdire ! ») et images chocs (émeute au Quartier latin), on en viendrait à oublier qu’il fut l’un des mouvements sociaux majeurs de notre histoire contemporaine, jetant dans la rue étudiants, jeunesse radicalisée, ouvriers et paysans. À force de le réduire à quelques personnalités médiatiques en vue, on en viendrait à croire que les soixante-huitards, passés la crise d’adolescence, ont tous rendu les armes de la critique pour s’adonner aux saines joies de l’intégration politique et sociale, devenant enfin ce pour quoi on les avait destinés : encadrer le salariat d’exécution, former ses rejetons.

Comme tant d’autres soixante-huitards (ceux, justement, dont les médias ne parlent pas), Jean-Pierre Duteuil n’a jamais rendu les armes. À Nanterre, il animait avec Daniel Cohn-Bendit et quelques autres le mouvement du 22 mars. Quarante ans plus tard, il est demeuré un militant actif du mouvement libertaire, impliqué dans les luttes sociales, écologistes. Son livre n’est pas le témoignage de son expérience de jeune étudiant en sociologie, mais une analyse de ce Mai qui « est toujours un prétexte pour donner du sens à une conception du monde et à des projets politiques très actuels ». Il rappelle avec force détails que Mai 68 ne fut pas un accident de l’histoire, une explosion soudaine, hautement imprévisible. Dès le milieu des années 60, la vigueur des mouvements sociaux (Dassault à Bordeaux, métallurgie à Saint-Nazaire, Rhodiaceta à Besançon) témoignait que le pouvoir gaulliste, arrogant et sourd à la grogne sociale, n’était pas aussi souverain sur les consciences que cela. La France de ces années-là ne s’ennuyait pas, la lutte des classes n’était pas un gros mot et la classe ouvrière pas encore enterrée par les médias. La jeunesse radicalisée prenait de façon forte la parole, s’en prenant aussi bien au capitalisme et à ses mirages (la Consommation, le Progrès…), qu’à la démocratie représentative si chère aux élites. Lentement, une fraction minoritaire mais non négligeable des paysans prenait ses distances d’avec le conservatisme et le corporatisme de leurs directions syndicales, et nouait des relations plus soutenues avec les organisations syndicales ouvrières. Mai 68 ne fut donc pas une révolte étudiante, culturelle, mais un formidable mouvement social, mêlant des individus de cultures et d’horizons différents, recherchant dans la confrontation à faire vaciller un pouvoir à bout de souffle.

Pour Jean-Pierre Duteuil, Mai 68 a également mis au goût du jour une forme d’organisation qui a fait florès depuis : les comités d’action qui offraient « un dépassement du cadre organisationnel traditionnel et de la politique spécialisée, au bénéfice de pratiques immédiates, décidées en commun et dont le bilan pouvait se dresser aussi en commun ». Ce sont dans ces structures, anti-hiérarchiques par principe, que le caractère libertaire de Mai s’est exprimé le mieux. Or, hier comme aujourd’hui, il n’y a rien de plus dangereux pour des institutions (partis, syndicats…) que d’être confrontées à des individus désireux d’être acteurs aussi bien de leur vie que de leurs combats.

Christophe PATILLON
 
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