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Jack London

(note de lecture parue dans Gavroche n° 155, juillet 2008)
Jack London

de Jennifer Lesieur
Tallandier,
2007, 413 p., 25 €


Jack London, né en 1876, décédé 40 ans plus tard en 1916, fut un écrivain prolifique et probablement le premier écrivain américain à avoir connu le succès commercial de son vivant. Paradoxalement, l’auteur, qui revendiquait haut et fort son appartenance au mouvement ouvrier socialiste, s’inscrit dans le mythe du succès individuel au moment où l’impérialisme américain prend son essor. Le mérite de la récente bibliographie de Jack London proposée par Jennifer Lesieur est incontestablement d’insister sur cette apparente contradiction et d’en explorer toutes les facettes. C’est qu’en réalité, Jack London est un produit de son temps.

L’explosion des villes, l’accélération des progrès techniques et de l’industrialisation, ont fait apparaître un tout nouveau public populaire au moment où les coûts de l’édition connaissent une baisse sensible. À la même période, l’ensemble du territoire américain est désormais occupé, faisant basculer dans le passé certains thèmes exploités par la littérature nationale, comme celui du mythe de la frontière. Les goûts changent et la littérature s’adresse à un public désormais plus nombreux et plus populaire.

Jack London, enfant de la balle, ouvrier, vagabond, pilleur d’huîtres ou chercheur d’or dans le grand Nord canadien et doté d’une opiniâtre volonté de s’en sortir, va consciemment et méthodiquement produire une œuvre littéraire comme on monte une entreprise à cette époque : en satisfaisant un nouveau marché.

Cela n’exclut en rien la sincérité, ce qui fait bien sûr la force de son œuvre. Car si Jack London réussit effectivement à s’échapper de la misère, lui-même rappelle qu’il s’est enrichi sans exploiter personne. Il reste moralement lié à son milieu d’origine, ce qui explique son attachement au socialisme et à toute forme d’émancipation, notamment féminine. Mais là aussi, Jack London est de son temps. Marx n’a quasiment pas été traduit en anglais et London n’en connaît finalement que peu de chose. Comme nombre de ses contemporains, il y mélange la pseudo-théorie du « darwinisme social » de Herbert Spencer, et ne doute pas un instant de l’inégalité entre les races. Son socialisme sincère, capable de projections pertinentes, notamment dans son anticipation des mécanismes du fascisme illustrés dans Le talon de fer, s’apparente sans surprise à celui qui a fait faillite en 1914. Il est vrai que Jennifer Lesieur n’aborde qu’en passant ces contradictions propres au mouvement ouvrier naissant, et qu’un lecteur intéressé par les relations compliquées qui unissent London au socialisme restera sur sa faim.

Pour finir, la biographe rappelle que l’auteur de Martin Eden ne s’est pas suicidé mais qu’il est mort d’une surdose de morphine alors que, atteint par une urémie, mais aussi usé prématurément par une vie tumultueuse, il était tourmenté par d’atroces souffrances.

Une courte bibliographie complète cet ouvrage. On regrettera toutefois une relecture un peu hâtive. Le travail de Jennifer Lesieur, qui laisse beaucoup de place à l’œuvre prolifique de l’écrivain américain, vient combler un vide : la seule bibliographie disponible en français datait de 1989, montrant à quel point Jack London reste encore peu connu du public en France.

Bruno DOIZY
 
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