La Maison brûlée
(note de lecture parue dans Gavroche n° 155, juillet 2008)  | Une volontaire de seize ans dans Varsovie insurgée d’Anna Szatkowska Éditions Noir sur Blanc, 2007, 320 p., 20 € |
Ce livre est né d’un désir d’enfants : connaître la vie de leur grand-mère. Une grand-mère née en Silésie, dix années après que la Pologne soit redevenue indépendante. « Grand maman Anna » s’est pliée à l’exercice périlleux qui consiste à transmettre une expérience, une histoire. Elle y a réussi avec un récit authentique, sans emphase et lucide.
Fille de Zofia Kossak, écrivain connu, Anna Szatkowska a onze ans lorsque l’Allemagne nazie envahit la Pologne. Aux premières journées d’optimisme succèdent les jours sombres de la défaite, de la fuite vers l’est, marche vers l’inconnu, à la rencontre de la seconde invasion, celle de l’Armée rouge qui a lieu le 17 septembre. Cette fuite impossible est une école (brutale) pour Anna qui comprend par l’attitude des personnes rencontrées que « chaque société a ses canailles et ses égoïstes, et [que] la Pologne n’y fait pas exception ». Revenue à Varsovie, la famille est contrainte de se disperser pour des raisons de sécurité, et Zofia Kossak plonge dans la clandestinité. Envoyée dans une institution religieuse aux alentours de Varsovie, Anna vit sous une fausse identité, poursuit ses études clandestines et bientôt participe, à son niveau, à la résistance nationale polonaise : elle guide un enfant juif échappé du Ghetto, convoie un pilote anglais. Les nazis qui recherchent sa mère arrêtent certains de ses proches. En 1942, Zofia Kossak dénonce les persécutions antisémites et appelle ses concitoyens à aider les Juifs. Avec une socialiste, Wanda Filipowicz, elle met sur pied l’organisation Zegota, seule mouvement de résistance en Europe à se consacrer exclusivement au sauvetage des Juifs. Cette fervente catholique, plutôt de droite, recevra le titre de Juste parmi les nations.
L’insurrection de Varsovie déclenchée à l’approche des troupes soviétiques le 1er août 1944, dans des conditions qui nourrissent aujourd’hui encore les controverses, comporte deux dimensions essentielles. La première concerne la politique de Staline vis-à-vis de la Pologne (voir Katyn et ses conséquences), les intentions des Anglo-Saxons, enfin le destin de l’Europe dans l’après-guerre. La seconde touche à l’engagement des participants : il s’agissait d’affirmer l’indépendance de la nation polonaise. Les deux dimensions se rejoignent : « Nous devions les accueillir dans notre capitale », écrit Anna à propos des Russes.
Membre d’une unité de jeunes filles du bataillon « Gustaw » de la vieille ville de Varsovie, Anna nous donne, non pas un récit de guerre classique, mais une sorte de journal d’une honnêteté totale. Elle ne cache rien des déceptions, de la peur, des difficultés quotidiennes pour trouver à manger, où dormir, de la cohabitation avec les cadavres. Elle rapporte ses sentiments sur la base de la chronique que sa mère, retrouvée vivante par miracle, lui a conseillé d’écrire, immédiatement après l’échec de l’insurrection, lui donnant ainsi le moyen de surmonter une épreuve exceptionnelle de violence, d’amertume (les Alliés n’ont rien fait), de cruauté. « Chaque jour, il devient de plus en plus vraisemblable qu’aucun de nous ne sortira vivant de la Vieille Ville », note-t-elle au plus fort d’un combat inégal. Elle ne censure rien des réactions des civils qui ont payé un prix incommensurable à ce combat qu’ils n’avaient pas choisi. « C’est alors que je saisis la portée de l’expérience à la fois exaltante et folle, surhumaine et inhumaine, pleine de grandeur et de terreur, que nous venons de vivre », écrit-elle. La catharsis imaginée par Zofia Kossak pour sa fille et ses amies n’efface nullement une douloureuse question pour ceux qui ont « touché l’idéal d’une vie totalement dévouée à une juste cause » : « nous sommes dorénavant chargées d’un exceptionnel et précieux bagage qui ne nous quittera plus. Mais une question lancinante nous poursuit : pourquoi nous et pas les autres ? pourquoi sommes-nous en vie… »
Récit admirable, écrit avec maîtrise, et plein d’humanité, La Maison brûlée est un témoignage de grande valeur, dans lequel nombre de notations invitent à la réflexion.
Jean-Louis PANNÉ |