« Le communisme, tout de suite ! »
(note de lecture parue dans Gavroche n° 156, octobre 2008)  | Le mouvement des communes en Ukraine soviétique (1919-1920) d’Éric Aunoble Éditions Les Nuits rouges, 2008, 286 p., 18 € |
À peine deux mille gueux qui tentent, en pleine guerre civile, d’édifier l’utopie dans leurs villages d’Ukraine : tel est le sujet du livre d’Éric Aunoble. Sujet ténu semble-t-il, mais qui donne à voir la révolution russe sous un jour nouveau car on pénètre dans l’intimité du processus révolutionnaire grâce à l’usage d’archives locales tout à fait inédites (ce livre est tiré d’une thèse).
À ce niveau d’analyse, les paradoxes sont nombreux. La notion de commune, discutée dans l’intelligentsia révolutionnaire depuis le milieu du XIXe siècle, n’est pas réalisée, après octobre, par les populistes ni même par les anarchistes regroupés autour de Makhno. Ce sont les bolcheviks, ouvriéristes et centralisateurs, qui lui donnent vie en encourageant l’initiative des paysans les plus pauvres engagés dans autant de révolutions locales. Pendant quelques mois, la propriété, la famille et le cortège de dominations qu’elles traînent sont remises en cause par la pratique communarde de la démocratie directe, de l’égalité radicale et de la communion humaine. La réaction ne se fait pas attendre. Bien en deçà de la lutte entre généraux blancs et commissaires rouges, la masse paysanne, heureuse depuis le partage des terres d’enfin posséder quelque chose, se déchaîne contre les communes en de multiples et cruelles contre-révolutions.
Pour assurer le contrôle de l’Ukraine, les bolcheviks doivent en tenir compte et abandonner une bonne partie de leur programme d’émancipation. Ce compromis imposé très tôt au détriment des tentatives les plus radicales s’avère de mauvais augure. Il aide à comprendre la faillite ultérieure de l’expérience soviétique. Mais, plus que l’analyse rigoureuse d’un échec, ce livre est d’abord le récit passionné d’un espoir en acte.
Guillaume DOIZY |