Comportements humains face à l’autorité
(note de lecture parue dans Gavroche n° 156, octobre 2008)  | Un si fragile vernis d’humanité Banalité du mal, banalité du bien de Michel Terestchenko La Découverte, Recherche/Mauss, 2005, 308 p., 11,50 €
Du bon usage de la torture Ou comment les démocraties justifient l’injustifiable de Michel Terestchenko La Découverte, 2008, 216 p., 15 € |
Au terme des expériences qu’il relatait dans son désormais célèbre Soumission à l’autorité (Calmann-Lévy, 1974), Stanley Milgram avait établi cet effrayant constat : plus de la moitié des individus ordinaires sont prêts à torturer un inconnu sur la simple demande d’une personne revêtue d’un symbole de l’autorité (une blouse grise de technicien dans les expériences de Milgram) et sans qu’aucune menace ne s’exerce contre eux. Plusieurs recherches historiques, en particulier l’étude magistrale de Christopher Browning sur la participation du 101e bataillon de la police allemande à l’extermination des Juifs de Pologne (Des hommes ordinaires, Les Belles lettres, 2004, voir Gavroche, n° 145) ont depuis corroboré les observations de Milgram et permis de mieux comprendre les mécanismes qui entraînent des individus à commettre des crimes dont ils n’auraient jamais imaginé être capables.
Dans Un si fragile vernis d’humanité, Michel Terestchenko, philosophe, commence par éclairer l’enjeu du débat sur l’interprétation des conduites de soumission et de résistance : la remise en cause du postulat sur lequel la pensée occidentale se construit depuis trois siècles, à savoir que toute action humaine aurait pour seuls mobiles l’intérêt égoïste, ou l’altruisme sacrificiel. Avec, pour aboutissement, le triomphe de l’idéologie ultra-libérale qui prône le « chacun pour soi » tempéré d’action humanitaire.
La première partie du livre présente et analyse plusieurs ouvrages consacrés à la soumission à l’autorité : ceux de Milgram, de Browning, mais aussi le témoignage du commandant du camp de Treblinka (Gitta Sereny, Au fond des ténèbres, Denoël, 1975) ou encore « L’expérience de la prison de Stanford » (Philip Zimbardo, Christiana Malach, Craig Haney, « Stanford Prison Experiment », in Blass T., Obedience to Authority, Current Perspective to the Current on the Milgram Paradigm, 2000).
Après le « mal », Michel Terestchenko se penche sur le « bien » : quels mobiles animent les individus qui résistent au conformisme de groupe et désobéissent aux ordres au péril de leur vie ? En s’appuyant sur l’analyse des témoignages de plusieurs centaines de ceux qui sauvèrent des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, il met en lumière un dénominateur commun aux « Justes ». S’ils répondent quasi unanimement « Je ne pouvais pas faire autrement » à la question : « Pourquoi avez-vous risqué votre vie pour aider des inconnus ? », c’est que la personnalité de ces hommes et de ces femmes, « ordinaires » eux aussi, se fonde sur une « estime de soi » dont les critères essentiels sont l’altruisme et le désintéressement. Elle s’enracine dans « des relations familiales faites d’affection et de confiance, un certain type d’éducation non autoritaire et qui transmette les valeurs de l’aide ».
Mais si l’« absence à soi » ou la « présence à soi » conditionnent une décision initiale – se soumettre ou désobéir – sur laquelle un individu reviendra difficilement une fois engagé, n’en est-il pas de même pour les sociétés ? C’est le thème d’un nouveau livre : Du bon usage de la torture, ou comment les démocraties justifient l’injustifiable. Décryptant les arguments utilisés par les juristes du Pentagone pour justifier la torture dans la prison d’Abou Ghraib, Michel Terestchenko s’y interroge sur les conséquences d’une politique d’État qui institutionnalise la déshumanisation au nom de la défense des droits humains et de la démocratie.
Deux livres dans lesquels la philosophie, la sociologie et la psychologie viennent au chevet de l’histoire pour tenter de mieux comprendre les comportements des hommes et des sociétés.
François ROUX
NB : Michel Terestchenko est également l’auteur, avec Édouard Husson, d’une critique salutaire du détestable best-seller de Jonathan Littell, Les Bienveillantes (Les Complaisantes : Jonathan Littell et l’écriture du mal, F-G de Guibert, 2007). |