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Nous ne sommes rien soyons tout !

(note de lecture parue dans Gavroche n° 156, octobre 2008)
Nous ne sommes rien soyons tout !

de Valerio Evangelisti
Payot-Rivages,
2008, 384 p., 23 €


L’antiaméricanisme primaire de gauche a pour tradition de dépeindre une classe ouvrière américaine embourgeoisée, égoïste et apathique. C’est pourtant bien vite oublier que l’Amérique a connu, depuis la fin du XIXe siècle, plusieurs immenses vagues de grèves ouvrières qui ont mis en jeu des centaines de milliers, voire des millions de travailleurs, suscitant les pires craintes de la grande bourgeoisie. C’est ce que rappelle cet intéressant roman au titre évocateur, qui dépeint tout particulièrement le milieu des dockers de Seattle, San Francisco et New York des années 1920 à 1950.

Le romancier retrace la vie d’un jeune ouvrier issu d’une famille d’origine italienne, syndicaliste et très combative. Le jeune, totalement hermétique à la révolte de son milieu, tenté par le proxénétisme, devient un informateur appointé du FBI, puis un syndicaliste véreux et pro-patronal. Il sera progressivement aspiré par la mafia, très implantée dans certains syndicats de dockers.

Le récit est émaillé de grèves dures, où l’on voit à l’œuvre les méthodes des grandes compagnies maritimes qui ne lésinent pas sur les moyens pour lutter contre les militants les plus combatifs. Ces derniers cherchent à organiser leurs camarades et à s’opposer à la volonté patronale d’imposer, par exemple, des augmentations de cadences (le « speed-up »). La répression policière est souvent féroce. Mais la grève, parfois, se généralise, au grand dam de certains syndicats qui pèsent également de tout leur poids (comme c’était alors le cas de l’AFL gompériste) pour endiguer les colères ouvrières. La violence et parfois le meurtre font partie de leurs méthodes de résolution des conflits !

Certaines directions syndicales se montrent totalement corrompues. Elles jouent aussi de leur influence sur les travailleurs pour faire monter les enchères patronales et déclenchent parfois des grèves « sauvages » pour rappeler aux armateurs le danger qu’il y aurait à ne pas s’entendre avec elles.

L’AFL a alors pour principal ennemi les communistes qui s’avèrent, dans les années 1930, très combatifs (notamment dans le CIO), mais qui seront, pendant la Seconde Guerre mondiale, de véritables complices du grand patronat dans la mise en œuvre de l’économie de guerre. Toute grève sera alors interdite et les militants communistes se montreront les plus acharnés à lutter contre les revendications des travailleurs qui voient leurs conditions d’existence se détériorer rapidement.

Le « héros » du roman, personnage abject et détestable, grimpe les échelons de la « combination » et n’hésite pas à faire le sale boulot pour éliminer ses adversaires sur les ports de New York. Il se montre aussi odieux vis-à-vis des femmes, victimes de ses fantasmes pervers, au point de susciter l’écœurement du lecteur. Car dans ces milieux corrompus où bonzes syndicaux et dirigeants de compagnies participent aux mêmes partouzes, les ouvriers et les femmes ne sont pas à la fête.

Enfin, on découvre encore qu’à l’époque de McCarthy, la lutte contre les communistes se double d’une volonté de débarrasser les ports de la mafia, dont le poids finit par gêner les compagnies. Elles refusent de subir le dictat de cet échelon intermédiaire entre elles et la masse des dockers. Mais l’épuration se limite à quelques têtes… tandis que les communistes feront l’objet d’une chasse systématique (voir à ce propos les Mémoires d’un rouge de Howard Fast). Pour compléter la lecture de ce roman très prenant, on pourra également lire Le mouvement ouvrier américain (1867-1967) de Daniel Guérin.

Guillaume DOIZY
 
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