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Choses vues

(note de lecture parue dans Gavroche n° 156, octobre 2008)
Choses vues

Une éducation politique autour de 68
de Daniel Lindenberg
Bartillat,
2008, 238 p., 20 €


Une fois passé le flot des livres obsolescents sur le quarantième anniversaire de Mai 68, il est temps de signaler tel ou tel ouvrage qui mérite l’attention. L’auteur de celui dont il va être question, professeur de sciences politiques à l’Université de Paris VIII et rédacteur à la revue Esprit, s’était pourtant malencontreusement signalé à l’attention en signant un manifeste d’intellectuels « de gauche » en faveur du plan Juppé alors que les cheminots entamaient leur mémorable grève de l’hiver 1995. Il a été aussi brièvement sous les feux de la rampe pour un petit livre qui fit quelque bruit, Le rappel à l’ordre (2002), qui marquait l’éclatement d’une nébuleuse intellectuelle qui avait fait la pluie et le beau temps depuis les années 1980, entre sociaux-libéraux et « nouveaux réactionnaires » – cette variante française des néoconservateurs d’outre-Atlantique (1).

Pourtant, malgré tout, Lindenberg est aussi l’auteur d’un beau livre au ton personnel qui mérite encore la lecture, Le marxisme introuvable (1975), consacré à l’introduction du marxisme en France durant les années 1880 et 1920, évoquant quelques figures intellectuelles aussi majeures que négligées, comme Georges Sorel et Lucien Herr.

Dans la même veine, il propose aujourd’hui une promenade originale dans le climat intellectuel des années 1960, d’abord en revisitant les lieux emblématiques de ce temps, de l’université (la cour de la Sorbonne, le Centre de sociologie européenne) aux locaux militants en passant par les librairies, les maisons d’édition, les cinémas, les théâtres ou la clinique de La Borde. Il revient ensuite sur les passeurs d’idées de ces années-là et des figures marquantes souvent oubliées comme Isidore Isou, Georg Lukacs, Amedeo Bordiga, Daniel Anselme et sa revue, les Cahiers de mai, sans oublier Georges Lapassade, « contemporain capital ».

Récusant à juste titre le poncif d’une « génération 68 », le livre ne vaut pas que pour les évocations de lieux et de figures négligés dans la doxa soixante-huitarde, mais soulève, en conclusion, un problème qui risque de revenir dans notre actualité, au-delà du plus ou moins mauvais goût des commémorations officielles : « Si certains, jusqu’aux sommets de l’État, mettent tant d’empressement à “liquider” Mai 68, ne serait-ce pas parce qu’ils poursuivent derechef le rêve d’une révolution conservatrice qui tirerait son dynamisme d’une source antérieure à la modernité démocratique ? Oublier 1789, faire le procès des Lumières et liquider Mai ; il y a une cohérence dans cette série. »

Charles JACQUIER

1. Lire Serge Halimi, « Un débat intellectuel en trompe-l’œil » dans Le Monde diplomatique de janvier 2003.
 
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