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Journal de guerre d’un combattant pacifiste

(note de lecture parue dans Gavroche n° 156, octobre 2008)
Journal de guerre d'un combattant pacifiste

de Camille Arthur Augustin Rouvière
Éditions Atlantica-Séguiers, Biarritz-Paris,
2007, 333 p., 23 €


Ce témoignage est un peu hors du commun, par la durée des événements vécus, par la diversité des situations, par la qualité de son écriture, par l’esprit de l’auteur. Un pacifiste mitrailleur, ce n’est pas courant !

Camille Rouvière est loyal, et fait de son mieux son « travail » de soldat, tout en évitant au maximum, comme le faisait Barthas, d’utiliser son arme. Il comprend très rapidement que son véritable ennemi n’est pas son homologue allemand qu’on force comme lui à se battre dans des conditions inhumaines, mais la hiérarchie militaire, la politicaillerie, et les marchands d’armes évidemment.

Son utilisation à la fois de l’argot des tranchées et de celui des musiciens enlumine une écriture déjà très moderne par elle-même.

Il y a dans ce livre des réflexions très pertinentes sur l’organisation, sur la cheffaillerie, sur les embusqués, sur les cours martiales, sur les exécutions sommaires, sur des scènes de fraternisation, sur le patriotisme.

Son charisme lui vaut le respect et de ses supérieurs et de ses compagnons d’infortune. Le voilà « cité pour son courage et sa camaraderie sous un bombardement en ligne ». La camaraderie est un critère rarement utilisé en telles circonstances.

Camille explique à son meilleur copain : « si nous n’écrivons point, nous, d’après nature, qui saura, plus tard ? Qui pourra apprendre […] nous ? qui admettra que la guerre, c’est ça, seulement ça ? Préfères-tu que l’on nous […] admire ? que l’on savoure éternellement la légende du “poilu”, superbe d’esprit, au repos, ou à l’hôpital – et monstre de témérité, en ligne ? Eh ! eh ! tu tiendrais, peut-être, à ce que l’on ignore nos frousses, et notre absolu détachement des “buts de guerre”, et notre haine de tout ce qui n’est pas la paix ? »

À un copain qui espère que c’est vraiment la « der des ders » : « Oui, si les pauvres cons, les bleus et les gris sont admis autour du tapis vert. Mais, j’en doute ! À moins qu’on ne refasse la révolution… »

En septembre, visitant des maisons abandonnées et inévitablement pillées, Camille écrit : « Pourtant, Verdunois, sevrez votre colère. Combien de vos chapardeurs qui ne sont plus que des matériaux, là-haut, sur l’épouvantable pourtour ! Combien, de ces prospecteurs de souvenirs, qui ne seront plus, tout à l’heure, que mortier brassé sans fin par les Krupp ! »

C’est à chaque page, à chaque paragraphe de ce livre douloureux et pourtant jubilatoire (pour le lecteur s’entend) que Camille livre des réflexions pertinentes, mais qui pourraient le conduire au conseil de guerre.

Réaliste mais aussi poète. Il vient de nous émerveiller avec un paragraphe sur la reconquête précoce du champ de bataille par la nature, fleurs et buissons repoussant sur les cadavres et les ruines, qu’il termine ainsi : « Des morts ont maintenant leurs bouquets… » et il enchaîne sur le jour suivant (9 août 1917) : « tandis que, féroce, l’homme reste lui-même : du côté de Concevreux, dans l’Aisne, on a fusillé 75 pauvres bougres du 59e. Puis, on les a enfouis dans de la chaux vive. » Nous ne pouvons pas, bien sûr, citer ainsi tout le bouquin. Il tranche avec les journaux habituels de poilus.

Homme exceptionnel par sa bonté, son intelligence, sa compassion, Camille Rouvière, tout comme Louis Barthas, aurait pu déserter. Ni l’un ni l’autre ne l’a fait, malgré des motivations pourtant très fortes. Ceci peut nous démontrer qu’une fois engagé dans la guerre, il est quasiment impossible de s’en sortir, et qu’il serait certainement préférable de le faire avant. Certains anarchistes, pacifistes, ont fui à l’étranger au bon moment. Mais la partie était loin d’être gagnée pour eux ! Et c’est une autre histoire.

Cet excellent témoignage pourra servir à alimenter des débats dans les associations et en milieu scolaire. Il importe qu’il soit introduit dans les bibliothèques, c’est une pièce de choix.

Jean-François AMARY
 
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