Accueil Livres Comment le peuple juif fut inventé

Comment le peuple juif fut inventé

(note de lecture parue dans Gavroche n° 157, janvier 2009)

de Shlomo Sand
Fayard, 2008, 446 p., 23 €


Spécialiste de l’histoire européenne à l’université de Tel Aviv, Shlomo Sand est le premier surpris par le succès remporté par son dernier ouvrage, traduit en français sous le titre Comment le peuple juif fut inventé, présent durant 19 semaines sur la liste des meilleures ventes en Israël, en dépit du fait que ses thèses remettent en cause le plus grand tabou national. S’appuyant sur des recherches archéologiques et historiques, il affirme que l’idée d’une nation juive est un mythe inventé il y a de cela un peu plus d’un siècle. Selon lui, les Juifs n’auraient jamais été exilés de la Terre Sainte, la plupart des Juifs d’aujourd’hui n’ont pas de lien historique à la terre nommée Israël et la seule solution politique au conflit avec les Palestiniens est l’abolition l’État juif.

Le principal argument du livre est que, il y a de cela un peu plus d’un siècle, les Juifs eux-mêmes ne se pensaient en tant que juifs que parce qu’ils partageaient une religion commune. Au tournant du xxe siècle, note-t-il, les Juifs sionistes ont contesté cette idée et ont commencé à construire une histoire nationale en inventant l’idée que les Juifs existent en tant que peuple distinct de leur religion. De même, l’idée sioniste moderne selon laquelle les Juifs doivent retourner d’exil vers la Terre promise a été totalement étrangère au judaïsme, précise-t-il.

La plus grande surprise au cours de ses recherches s’est produite lorsqu’il a commencé à étudier les preuves archéologiques de l’époque biblique, recherchant les traces du peuple qui vivait en Judée et qui en avait été exilé par les Romains en 70 après Jésus-Christ. N’ayant pas découvert les royaumes de David et Salomon, il en conclut que ce sont des légendes. Il en serait de même pour l’exil, qui n’aurait pas existé. Or selon lui, on ne peut expliquer la judéité sans l’exil : « C’est parce que les Romains n’ont pas exilé le peuple juif. En fait, les Juifs en Palestine étaient en leur écrasante majorité des paysans et tous les éléments de preuve indiquent qu’ils sont restés sur leurs terres. »

Il croit au contraire plus plausible une autre théorie : l’exil était un mythe promu par les premiers chrétiens pour recruter les Juifs à leur nouvelle foi : « Les chrétiens voulaient que les descendants de Juifs croient que leurs ancêtres avaient été exilés par une punition de Dieu ».

Mais s’il n’y a pas eu d’exil, comment se fait-il qu’un si grand nombre de Juifs ait été dispersé dans le monde entier avant que l’État moderne d’Israël commence à encourager leur « retour » ? Shlomo Sand indique que durant les siècles qui ont précédé et suivi le début de l’ère chrétienne, le judaïsme était une religion prosélyte, tentant à tout prix de convertir. « Ceci est mentionné dans la littérature romaine de l’époque ». Les Juifs se sont rendus dans d’autres régions, cherchant à convertir, en particulier au Yémen et parmi les tribus berbères de l’Afrique du Nord. Des siècles plus tard, le peuple du royaume Khazar, dans ce qui est aujourd’hui la Russie du Sud, s’est converti en masse au judaïsme, donnant naissance aux Juifs ashkénazes d’Europe centrale et orientale (1).

L’autre question soulevée par le travail de Sand est la suivante : si la plupart des Juifs n’ont jamais quitté la Terre Sainte, que sont-ils devenus ? Il estime que les Palestiniens sont les descendants des premiers Juifs de la région qui se sont convertis à l’islam ou au christianisme.

On imagine sans mal ce que de pareilles idées ont suscité comme réactions. Pourtant, Tom Segev, l’un des grands journalistes israéliens, a qualifié ce livre de « fascinant et stimulant ». Israël Bartal, professeur d’histoire juive à la très droitière Université hébraïque de Jérusalem a publié un article dans le quotidien israélien Haaretz, défendant les historiens israéliens qui ne seraient pas aussi ignorants au sujet de l’invention de l’histoire juive que ne l’affirme Shlomo Sand, sans vraiment réfuter ses thèses. Les traductions du livre sont en cours dans une douzaine de langues.

Pierre-Henri ZAIDMAN


1. Cette thèse controversée était celle d’Arthur Koestler, La Treizième tribu, réédition : Tallandier, Libro 2008. La meilleure synthèse disponible en français sur les recherches actuelles concernant les mythiques Khazars est l’ouvrage collectif sous la direction de Jacques Piatigorky et Jacques Sapir, L’Empire Khazar, Autrement, 2005.
 
Tous droits de reproduction réservés © 2006 - 2010 Gavroche. Réalisation web : Black Pulp Scoop Presse.