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Une vie de révolte

(note de lecture parue dans Gavroche n° 157, janvier 2009)

de Zensl Mühsam
traduit de l’allemand par Suzanne Faisan & Elke Albrecht,
Quimperlé,
Éditions la Digitale, 2008, 244 p., 18 €


Il faut profiter de la sortie de ce livre pour saluer le travail des éditions la Digitale qui offrent aux lecteurs français l’occasion de découvrir un pan méconnu de la tragédie des mouvements d’émancipation durant la première moitié du XXe siècle (1).

Épouse de l’écrivain, poète et militant anarchiste Erich Mühsam (1878-1934), Kreszentia Elfinger (1884-1962), dite Zensl, était « une personne qui avait traversé l’inconcevable », comme le nota l’écrivain Alfred Kantorovicz dans son journal après l’avoir rencontrée en RDA au cours des années 50. « Ce qu’elle racontait-là, poursuit-il, c’était toute l’épopée du vingtième siècle. Personne ne l’écrira. […] On accepte petit à petit comme une catastrophe naturelle le fait que tels destins, dix mille fois, cent mille fois répétés, soient devenus une réalité quotidienne. La littérature, avec ses moyens artistiques actuels, est impuissante à capter cela. […] Seul le rapport documentaire témoignera peut-être du vingtième siècle. »

Et c’est justement à quoi s’attache cet ouvrage en proposant la traduction d’un choix de la correspondance retrouvée de Zensl Mühsam, de 1918 à 1959. La première partie (1918-1920) reproduit pour l’essentiel des lettres adressées à son mari emprisonné pour ses activités politiques et qui ne sera libéré qu’en 1924. La seconde couvre la période 1933-1938 : ce sont des correspondances à la famille d’Erich après son arrestation par les nazis, puis son assassinat au camp d’Orianenburg ; ensuite des lettres à des amis, comme Emma Goldman ou Rudolf Rocker, relatent sa fuite en Tchécoslovaquie, ses tentatives de sauver et de publier les manuscrits d’Erich, son départ en URSS en 1935 à l’invitation d’Elena Stassova, la secrétaire du Secours rouge international, et, à partir de l’année suivante, la succession de ses déboires : arrestations, séjours en prison et en camp de concentration. Enfin, la dernière partie concerne les années 1949-1959. Revenue en RDA en 1955, Zensl, épuisée par les épreuves mais bien consciente de sa situation d’otage entre l’Est et l’Ouest, finit par gagner le combat moral qu’elle avait engagé vingt ans plus tôt en obtenant enfin le droit de disposer des manuscrits d’Erich et de les faire publier.

Complété par une biographie de Zensl Mühsam et une étude érudite sur son parcours dans les méandres de l’inquisition stalinienne, l’ouvrage reproduit enfin cinq articles d’Erich Mühsam qui laisse espérer d’autres traductions de l’écrivain anarchiste.

Un livre à lire avec, en tête, ce qu’écrivait Le Libertaire en 1936 lors de la première arrestation de Zensl Mühsam : « Staline et Hitler ont prouvé plus d’une fois qu’ils étaient capables des crimes les plus crapuleux, et ceux qui ont assassiné Erich Mühsam il y a deux ans, comme ceux qui ont emprisonné Zensl Mühsam il y a quelques semaines oppriment de la même façon la pensée révolutionnaire (2). »

Charles JACQUIER

1. Signalons chez le même éditeur les parutions précédentes de : Erich Müshan, La République des conseils de Bavière (coédition Spartacus, 1999) et Ascona (2002).
2. Le Libertaire, n° 502, 25 juin 1936, cité dans la présentation de la réédition de l'article de Margarete Buber-Neumann, « Ames mortes au XXe siècle. Comment le journal berlinois du parti socialiste-communiste unifié Allemagne nouvelle tente de dissimuler le sort de Zensl Mühsam » (1949), Agone, n° 25, 2001.
 
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