Albert Camus et les Libertaires
(note de lecture parue dans Gavroche n° 157, janvier 2009)  | Écrits rassemblés par Lou Marin Egrégores Éditions 2008, 358 p., 15 € |
Dans L’Homme révolté, Albert Camus distingue le révolté du révolutionnaire. L’un est animé par l’éthique créatrice de valeurs nouvelles, l’autre est l’homme de la morale du pouvoir qui renonce à ce qui fut la noblesse de sa révolte au nom du pragmatisme et de l’efficacité. L’immanence de la révolte s’oppose à la transcendance de la révolution. En contemporain du communisme bureaucratique, et de ses avatars, Albert Camus n’aura de cesse de s’interroger, sans complaisance, en homme révolté qu’il fut, sur la nature révoltante de « la révolution triomphante ». Notamment – et le malentendu est loin d’avoir été levé – en dénonçant le caractère totalitaire pris par les mouvements de libération nationale. Tel le FLN qui n’hésita pas à assassiner des militants syndicalistes algériens, lui qui, dès les années trente, avait soutenu le mouvement de Messali Hadj.
La révolution, dit-il, « doit faire la preuve par ses polices, ses procès et ses excommunications, qu’il n’y a pas de nature humaine. La révolte, par ses contradictions et ses souffrances, ses défaites renouvelées et sa fierté inlassable, doit donner son contenu de douleur et d’espoir à cette nature ». En dressant ces bornes, il établit une cartographie qui le conduisit, lui le résistant, à considérer le caractère inévitable de la violence comme « nécessaire et inexcusable ». Dans tous les cas inexcusable ; et par aucune circonstance.
Ainsi lorsqu’à la lecture des textes rassemblés par Lou Marin, on découvre à quel point il n’a jamais cessé de se tenir du côté de l’éthique de la révolte, on n’est pas surpris. Il y a une cohérence qui à elle seule justifie qu’on lise avec le plus grand soin chaque page, chaque ligne, d’Albert Camus et les libertaires. Il n’est donc pas surprenant non plus de découvrir qu’il eut avec ses amis anarchistes espagnols de la CNT en exil plus qu’une proximité de cœur, bien plus. Il fut fidèle en amitié. L’Espagne libertaire sera toujours cette vielle plaie mal cicatrisée qui à chaque spasme de l’histoire, à chaque nouvelle répression, se rouvrira et le fera réagir sur un mode personnel et affectif. Il n’eut de cesse, comme en atteste, entre autres, son texte intitulé « Calendrier de la liberté », de mettre en parallèle la répression des émeutes ouvrières de Berlin de 1953, puis l’écrasement de l’insurrection hongroise de 1956, et la nuit dans laquelle l’Espagne s’était enfoncée. Il n’oublia jamais de se souvenir et, toujours, rendit hommage à « cette cause qui n’a pas cessé d’être trahie ou cyniquement utilisée ». Elle a, à l’aune de son exigence éthique, la noblesse des hommes debout. C’est cette noblesse qui le conduit assez naturellement à considérer, comme Louis Mercier, que la lettre de Simone Weil à Georges Bernanos qui relate un certain nombre d’excès commis par des miliciens anarchistes durant la révolution espagnole se devait d’être publiée (Témoins n° 8, 1955). Louis Mercier, le libertaire, affirme que « l’inquiétude est remède souverain pour la somnolence des esprits ». Et Camus d’ajouter qu’« il est bon que la violence révolutionnaire, inévitable, se sépare de la hideuse bonne conscience, où elle est désormais installée ». Dans Le Libertaire du 27 mai 1952, en réponse à une leçon ridicule et grotesque, prétentieuse et totalement déplacée de Gaston Leval, il nous rappelle modestement que l’homme révolté est, par essence, déchiré par ses contradictions. Le nihilisme, « la violence et le vertige de la destruction », et « le pouvoir de créer et l’honneur de la vie » l’écartèlent.
Jean-Luc DEBRY |