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V.

(note de lecture parue dans Gavroche n° 157, janvier 2009)
V.

de Tony Harrison
Préface et traduction de Jacques Darras,
Éditions Le Cri In’hui, bilingue,
2008, 41 p., 10 €


V., comme Versus, est un grand poème dramatique écrit en 1985. À cette époque, l’Angleterre est sous la coupe de l’idéologie du libéralisme triomphant. Les mineurs résistent. Mais le délitement de la culture ouvrière et de ses valeurs se réalise avec une violence dont on n’a pas idée. La brutalité des forces de répression, le démantèlement des syndicats, le cynisme de Margaret Thatcher (l’amie de Pinochet) font des ravages, et surtout la destruction d’une identité sociale laisse des individus déboussolés, méprisés, moqués, aux prises avec un profond sentiment de désespoir.

« Le jour où les galeries de la mine qu’on y a
Creusée feront que ce monde des morts s’effondre
S’émiette parmi les moisissures d’os les gravats,
Cailloux cassés vieux crassiers bouts d’étais brisés. »


C’est dans ce contexte d’abandon, de chômage massif et de friches industrielles que Tony Harrison vient nettoyer la tombe de ses parents dans le cimetière de Leeds. Un skin illettré supporter de l’équipe de foot locale tague des pierres tombales. S’engage alors un dialogue où les mots de l’un, issus de son éducation populaire, et l’éructation désordonnée et violente de l’autre, se heurtent, s’apostrophent et disent la misère ontologique de ces enfants embiérés à la révolte sauvage.

« Là où les kids se servent de bombes aérosols
D’autres leur font comprendre l’origine de leur geôle
Par des néons géants aux terrils du Yorkshire »


Ce poème écrit dans le pentamètre traditionnel anglais rimé a été traduit en alexandrins par Jacques Darras. Il est disponible aux éditions Le Cri In’hui. C’est un texte fort, classique dans le bon sens du terme, c’est-à-dire qui, dans sa forme, se met au service de la dignité de la langue, sans céder à la trivialité de la révolte qui l’anime, ni tomber dans la facilité de la séduction du classicisme. Comment ne pas penser à Shakespeare ? Il s’inscrit dans une tradition britannique.

Pour une raison que j’ignore, Tony Harrison est pratiquement inconnu en France. Il est né en 1937 dans une famille ouvrière, de Leeds justement. Ce poème est d’ailleurs dédié à Arthur Scargill, leader des mineurs en lutte dans les années 80. Comme en écho à ce décervelage dans lequel on plongea tout une culture et une tradition ouvrières, Arthur Scargill déclarait : « Mon père continue à lire le dictionnaire chaque jour. Il dit que notre vie dépend de notre pouvoir à maîtriser les mots ». Un art de la résistance en somme.

Jean-Luc DEBRY
 
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