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La Hongrie libérée

(note de lecture parue dans Gavroche n° 147, juillet 2006)

État, pouvoirs et société après la défaite du nazisme (septembre 1944 - septembre 1947)
de Julien Papp
Presses Universitaires de Rennes
2006, 368 p., 20 euros

Une sorte de destin obscur pèse sur les pays de l’Europe dite de l’Est : unifiés naguère sous l’égide du concept flou de totalitarisme, accédant ensemble au ciel clair du libéralisme, ils n’attirent au premier abord que les touristes âgés fatigués de bronzer aux Maldives ou de crapahuter en Himalaya, ou bien quelques nostalgiques de l’impératrice Sissi et de la mythique Autriche-Hongrie, l’empire de la Cacanie décrit par Musil. Ces peuples, au demeurant sympathiques, malgré leur langue étrange et leur exotisme désuet, sont en général les oubliés de l’histoire : pris dans les enjeux d’expansion et de conquête des grandes puissances depuis des siècles, ils sont à la périphérie des synthèses historiques, qui ignorent leur forte identité, leur littérature, comme les antagonismes sociaux violents qui les traversent et les luttes de leurs partis politiques et de leurs personnalités historiques. Aussi ne s’indigne-t-on pas assez, parmi les sourcilleux défenseurs des droits de l’homme occidentaux, et leur antifascisme d’autant plus déterminé qu’il est rétrospectif, de la réhabilitation, en Pologne, en Ukraine, voire en Croatie, Hongrie et Roumanie, des soldats et gendarmes qui se sont battus à côté des nazis, – réhabilitation au nom de la lutte contre le communisme ; on ne s’indigne pas non plus de la rétrocession des domaines agricoles souvent étendus et des grandes demeures et des châteaux à leurs anciens propriétaires, revenus de Coblence (pardon, d’Amérique) avec le mot de démocratie à la bouche (ça oscille entre Louis XVIII et Louis-Philippe), ce qui permet à une bonne partie des prolétaires de se louer à la journée comme leurs ancêtres au XIXe siècle.
Sans ignorer les livres qui traitent des origines de la guerre froide, celui de Julien Papp, à travers le cas de la Hongrie, permet de faire la part, contre la théorie dominante du destin, de la contingence de l’histoire, et de restituer aux acteurs, si humbles soient-ils, leur place dans une période charnière, celle des années 1944 (militairement et politiquement décisive) à 1947 (fin du régime de la coalition et tournant stalinien). Pour les politiques, de droite comme de gauche, comme pour les mémoires dominantes, le « totalitarisme » serait inscrit in statu nascendi dès la libération et l’occupation du pays par les troupes soviétiques. C’est négliger le jeu serré et le machiavélisme des grandes puissances dans ce bref laps de temps, comme la persévérance de déterminations matérielles et morales internes à la Hongrie, pays qui comme bien d’autres n’avait jamais accédé alors à une période de « démocratie bourgeoise » significative.
Le livre insiste d’abord sur le lourd bilan de la guerre, la faillite matérielle et morale du régime Horthy, qui s’achève, au printemps 44, par l’occupation allemande et la déportation des Juifs la plus massive et la plus rapide d’Europe, puis sur la prise du pouvoir à l’automne par les Croix-Fléchées qui poursuivent la guerre et la chasse aux Juifs et aux communistes même pendant le terrible siège de Budapest de l’hiver, au moment où l’URSS accepte les dernières épaves horthystes dans les négociations, avant de s’arrêter sur la défaite et la retraite massive des élites vers l’Allemagne au printemps 45.
La libération par les troupes soviétiques signifie aussi une occupation financièrement lourde, les représentants anglo-américains n’étant pas les derniers à réclamer des avantages matériels parfois mesquins (du boudin pour le petit chien !) dans un pays ruiné. C’est l’aspect le plus original du travail de Julien Papp, que d’expliquer comment se mettent en place, spontanément, dans les communes comme dans les usines, des comités ou conseils largement représentatifs, qui prennent en charge les fonctions de sécurité et police, de déblaiement et reconstruction, de remise en marche de la production comme de secours divers. Les Comités nationaux des grandes villes, comme Budapest, prennent une place décisive qu’ils céderont difficilement.
En même temps un Gouvernement provisoire de coalition, pressé par les Alliés comme par la nécessité intérieure, s’efforce de reconstruire un État en miettes, et promulgue lois et décrets à un rythme vertigineux malgré les conflits internes de ses membres.
Sur un temps ramassé, on a donc affaire à une activité politique, économique, diplomatique et financière intense de la part du GP (réforme de la monnaie, réforme agraire, proclamation de la République malgré les clameurs de l’Église catholique, etc.), tandis que le pays se précipite dans une effervescence démocratique comme il en a rarement connu.
Mais les menaces et les conflits sont nombreux. Malgré l’énergie des partis communiste et social-démocrate, la victoire du Parti des petits-propriétaires (droite) aux élections de novembre 1945 rend fragile la coalition ; dans les campagnes, la réforme agraire est source de litiges, dans les usines des antagonismes apparaissent entre pression à la production et revendications ouvrières, et la reconversion de petits Croix-fléchées qui se « blanchissent » en entrant dans les partis de gauche provoque ça et là des résurgences d’antisémitisme. Enfin, à l’échelle internationale, la détérioration des relations entre Soviétiques et Anglo-Américains limite les marges de manœuvre internes. C’est donc au détriment de la démocratie directe et de la participation du peuple à la remise en marche des pouvoirs que l’État se reconstruit, avant même le tournant stalinien, qui reproduira bien des traits du régime autoritaire horthyste. Ce livre apporte donc des informations nouvelles au lecteur français.
Claude NAVARRO
 
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