La Chevauchée anonyme (note de lecture parue dans Gavroche n° 147, juillet 2006) 
| de Louis Mercier Vega Postface de Charles Jacquier Agone, collection Mémoires sociales, Marseille, 2006 264 p., 18 euros
| Il n’est pas sûr que la lecture de ce bref épisode d’une vie incroyablement riche suffise à faire comprendre le personnage qui se cacha sa vie durant sous de multiples noms d’emprunt au point de former à lui seul une véritable « fédération de pseudonymes ». Il pourrait même paraître inexplicable qu’un homme qui vécut tant de vies en une seule ait choisi de n’en relater qu’un chapitre si court, dans un témoignage dont il devait pourtant bien savoir qu’il serait la dernière œuvre de son existence.
Plus explicable, en revanche, est le fait que, comme le rappelle Charles Jacquier dans sa postface, il se soit décrit dans ce récit sous les traits de deux personnages, Danton et Parrain, dont les chemins vont diverger tout à la fin de l’épisode relaté dans La Chevauchée anonyme, lequel marque en vérité la « mort » symbolique de celui qui, sous un autre nom d’emprunt, avait été un des compagnons de Simone Weil dans la colonne Durruti, et la naissance du citoyen chilien Louis Mercier Vega. Le choix de se dépeindre en empruntant les traits et l’identité de deux hommes différents est très révélateur du parcours de ce libertaire convaincu qui, parti en Amérique latine avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, choisit de refaire à l’envers le chemin de la « chevauchée anonyme » pour s’engager dans les rangs des Forces françaises libres et qu’on retrouverait, longtemps après, au secrétariat parisien du Congrès pour la liberté de la culture, une collaboration qui lui vaudrait l’étiquette infamante, et combien injuste, d’« agent de la CIA ». Mais même s’ils ne lèvent pas tous les mystères qui s’attachent à la vie de Mercier Vega, les commentaires de Charles Jacquier permettent une meilleure intelligence d’un texte étonnamment allusif : sans cela, le lecteur peu averti devrait sans doute parcourir une bonne partie du texte avant de comprendre quelle est la couleur du drapeau dont se réclament ces personnages, « minoritaires au troisième ou quatrième degré », qui évoluent à un moment de l’histoire tel et dans de telles circonstances qu’ils sont tenus à la plus extrême prudence. Leur périple nous mène des quais de Marseille, en septembre 1939, peu avant le déclenchement d’une guerre dont un des protagonistes principaux pressent qu’elle va se solder par une défaite cuisante pour une France « sans ressort et sans goût pour la bagarre », via la Belgique, puis l’Argentine, jusqu’à Santiago du Chili, où le récit se clôt d’une manière extraordinairement abrupte mais pleine de promesses aussi. Un récit dense, où, peu avant de tirer sa révérence, Mercier Vega avait campé avec bonheur quelques-unes des belles et fortes figures qu’il lui avait été donné de connaître. Miguel CHUECA |