La dictature de l'émotion (note de lecture parue dans Gavroche n° 147, juillet 2006) 
| Où va la télévision ? de Xavier Couture Éditions Louis Audibert 156 p., 15 euros
| L’auteur a été responsable de la diffusion des programmes à TF1. Il parle ainsi, vu de l’intérieur, du souci d’une chaîne commerciale de télévision de maintenir coûte que coûte, au quotidien, sa relation avec un volume de public dont il faut suivre et orienter l’attente, captée comme cible, et l’entretenir sans la décevoir : « L’objectif est de capter, presque de capturer, l’attention et de ne pas la laisser s’échapper. […] Le cerveau est tellement sollicité, l’imaginaire tellement excité, les affects convoqués avec une telle violence, qu’il n’y a plus de place pour un raisonnement critique. Regarder, c’est se soumettre… » L’aveu est de taille, de la part d’un expert !
Les principes énoncés par Xavier Couture désignent une clientèle plus soucieuse de divertissement que de réflexion, plus attentive à la livraison immédiate de l’information spectaculaire qu’à la compréhension du monde dans lequel elle vit. Il faut fidéliser cet auditoire, peu informé voire modestement instruit, en touchant sa capacité d’émotion. L’information met en valeur un événement plutôt qu’elle ne propose une analyse. C’est ce que l’auteur appelle « l’effet-loupe » qu’il précise ainsi : le public « aime toucher ; comprendre le monde tel qu’il lui paraît être […] il faut donc simplifier. […] le “20 heures” devient une succession d’exemples, de témoignages, de petits faits […] la loupe va ainsi proposer au téléspectateur une petite histoire […] Il se construit ainsi une ligne éditoriale spontanée faite d’acceptation inconsciente du système et de la volonté de réunir le plus vaste public possible. À cela, chaque journaliste apporte sa propre déontologie, sa propre garantie […] Ce qui gouverne le succès de ces éditions, à l’analyse, ce n’est pas l’information qui y est transmise, c’est la satisfaction perçue par celui qui la regarde. » Le souci de culture qui animait les pionniers des années 1950-1970 a été chassé par les séries américaines dont les promoteurs avaient déjà appris, outre-Atlantique, à trouver un public qu’une dérive progressive vers la violence et l’érotisme a fidélisé. La réussite d’une telle entreprise repose en fin de compte sur la soumission bienveillante d’un public passif. La classe dominante méprise les programmes de divertissement que ses représentants jettent à un public populaire et salue l’information manipulée dont ils espèrent qu’elle fabriquera une opinion politiquement correcte. Les résultats des consultations électorales montrent que cette ambition n’est pas toujours satisfaite. JJ LEDOS |