La Grande Guerre inconnue (note de lecture parue dans Gavroche n° 147, juillet 2006) Les spécialistes de la Première Guerre mondiale ont fait justice depuis longtemps déjà de certains des mythes fabriqués pour les besoins de la cause propagandiste, dont cette image des soldats partant « la fleur au fusil » pour aller donner leur vie, le cœur léger, au nom de la patrie. Il en va tout autrement d’une idée en définitive très proche de celle-là, ce prétendu « consentement patriotique » auquel l’histoire dominante, à l’évidence, n’est pas près de renoncer bien que ses défenseurs ne semblent pas s’être rendu compte qu’en toute rigueur, on ne saurait parler de consentement, même tacite, que là où il existe une possibilité de ne pas le donner.
Au fond, cette thèse ne « tient » qu’à condition d’admettre les deux présupposés suivants : le premier, et le plus fondamental, étant que l’État a le droit, en somme, de demander au sujet/citoyen de donner sa vie sans avoir à lui demander ce qu’il en pense ; quant au second, il pose que le fait même que les combattants n’aient pas choisi de déserter massivement prouverait que, dans leur grande majorité, ils auraient consenti nolens volens au sacrifice. L’auteur de La Grande Guerre inconnue montre très bien par quels moyens on a fait passer cette thèse pour une sorte de vérité d’évidence, en rappelant que l’histoire qui a été présentée de la grande boucherie patriotique n’a jamais été faite en tenant compte de ceux qui la subirent véritablement, les hommes des tranchées, les poilus, mais du point de vue des dominants, chefs politiques et militaires, gradés et officiers, bien que leur expérience de la guerre n’eût rien de commun avec celle des premiers. François Roux ne s’est pas limité aux épisodes, bien connus maintenant, de la résistance la plus extrême à la guerre, c’est-à-dire les mutineries de 1917, les épisodes de fraternisation entre troupes françaises et allemandes, etc. Loin de les considérer comme des poussées de fièvre, éclatant à la manière d’un coup de tonnerre dans le plus pur des ciels d’été, l’auteur fait l’hypothèse qu’ils ne furent que les actes les plus spectaculaires de la résistance sourde et permanente menée par les hommes du rang contre leurs chefs, contre la mort, pendant les 40 mois que dura la guerre des tranchées. Aux quelques réactions qui ont suivi la publication de ce livre salutaire, on pourra mesurer à quel point une partie de la société française est aujourd’hui encore incapable d’entendre des vérités de cette sorte. Elles permettent aussi de mieux comprendre pourquoi on occulta si vite cette vérité sur ce que fut vraiment la Grande Guerre, une fois la « victoire » obtenue. Il est sans doute inutile de se demander pourquoi l’histoire dominante tient à ce point à cette idée d’un « consentement patriotique » pour autant qu’elle sert surtout à exonérer, à très bon compte, les chefs politiques et militaires des deux pays de leurs responsabilités dans le déclenchement de la guerre, en laissant entendre que, si les soldats eux-mêmes étaient « consentants », c’est qu’ils désiraient la guerre autant que leurs dirigeants. En revanche, on peut s’interroger sur l’attachement de tant de gens, aujourd’hui encore, à cette idée que les soldats des tranchées seraient allés à la mort comme les veaux vont à l’abattoir plutôt que d’admettre qu’ils aient pu mettre toutes leurs forces et toute leur imagination à refuser la guerre qu’on leur avait demandé de faire, une vérité qui n’est sans doute pas du goût des galonnés de tout poil mais qui répond mieux à ce que nous savons du dur désir humain de vivre. Miguel CHUECA |