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La déportation de Louise Michel

(note de lecture parue dans Gavroche n° 147, juillet 2006)

de Joel Dauphiné
Les Indes savantes
152 p., 25 euros

Joël Dauphiné est non seulement un spécialiste de l’histoire de la Nouvelle Calédonie à qui l’on doit, entre autres, un ouvrage sur l’évasion d’Henri Rochefort publié en 2004 chez L’Harmattan (Gavroche n° 141-142), mais c’est aussi un chercheur qui, sans se perdre dans l’anecdotique, va au fond des choses de façon détaillée. C’est un historien comme les lecteurs de Gavroche les aiment. Il travaille et publie, sans faire de bruit, loin des coteries, en marge des circuits universitaires. Dans sa dernière livraison, il remet à sa juste place la légende qui fit de Louise Michel, la Grande citoyenne, un mythe dans lequel la réalité historique était quelque peu malmenée au profit d’une hagiographie de nature quasi religieuse. Il démontre que Souvenirs et aventures de ma vie, publié par La Vie Populaire sous forme de feuilleton en 1905, est un faux manifeste, « un fatras d’approximations, de bizarreries, d’erreurs, d’inventions, d’invraisemblances, d’énormités même ». L’auteur reprend le récit posthume et le compare point par point, depuis l’arrivée de Louise Michel en Nouvelle Calédonie en 1873 jusqu’à son départ en 1880, avec des documents d’archives et les sources documentaires existantes. En usant du principe de l’enquête policière, il est allé sur place, a arpenté les sentiers empruntés par la communarde, a mis ses pas dans les siens, visité chaque vallée, humé les odeurs, de telle manière que le moindre détail cité dans une correspondance ou un rapport le renvoie à une réalité concrète qui, après qu’il ait vérifié et recoupé ses informations, lui permet d’infirmer ou de confirmer la crédibilité de telle ou telle affirmation. Joël Dauphiné traque la nature fantaisiste du document incriminé, que certains auteurs, par paresse ou par complaisance, ont repris sans pratiquer aucune analyse critique. Il reconstruit les événements, dans la mesure où les sources mises à sa disposition le permettent. L’auteur ne réduit pas pour autant les mérites de Louise Michel, son courage et ses qualités humaines, sa fantaisie et surtout la force extraordinaire de ses convictions politiques. Il ne ruine pas sa réputation, au contraire, il la rend enfin crédible. Il rétablit simplement les faits dans leur contexte. Louise Michel était, comme Joël Dauphiné le souligne avec justesse, une graphomane, prolixe mais brouillonne, qui « écrivait à la diable », le plus souvent sans prendre le temps de se relire ou de vérifier les faits et leur chronologie, emportée qu’elle était par son désir de convaincre et de faire partager ses indignations. C’est ainsi qu’elle a affirmé ou prétendu un certain nombre de choses fort peu crédibles qui contribuèrent à construire sa légende de son vivant. D’autres fois, ses récits évolueront dans le temps. Louise modifiera parfois la réalité des faits au gré de l’évolution de ses sentiments ou de ses opinions, comme ce fut le cas pour le soulèvement des Kanaks en 1878. C’est sur ce terrain fragile que Souvenirs et aventures de ma vie va contribuer à brouiller les pistes avec les résultats que l’on sait, au risque de déconsidérer l’ensemble de ses actions, au point de nous faire douter, de page en page, de leur véracité. Or, comme toujours, les choses sont plus compliquées qu’il n’y paraît et il faut se garder de conclure à l’imposture à chaque anecdote rapportée dans ses Mémoires et La Commune (1886) ou encore Histoire et souvenirs (1898). Ainsi, par exemple, alors que d’aucuns doutaient de sa véracité, le fameux récit du partage de son écharpe rouge au bénéfice de deux Canaques est estimé par Joël Dauphiné comme étant plausible. « Mais exploitant cette évidente sympathie de Louise pour les Kanaks, l’auteur [le faussaire] se surpasse [à ce propos] en multipliant les anecdotes mensongères », est-il spécifié dans La Déportation de Louise Michel.
Le travail salutaire, précis et complet de Joël Dauphiné contribue à une meilleure connaissance de la réalité historique et de la personnalité attachante de Louise. Elle gagne en chair ce que la madone perd en idéalisation coupable mue par un besoin de se créer des idoles nouvelles en remplacement d’une religion à bout de souffle. Il est donc bienvenu de rappeler que Louise Michel n’est pas une icône sainte. Par conséquent, pour se tenir à bonne distance, il faut impérativement lire le livre de Joël Dauphiné. Et souhaiter que son ouvrage connaisse la diffusion qu’il mérite.
Jean Luc DEBRY
 
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