En direct du ghetto (note de lecture parue dans Gavroche n° 147, juillet 2006) 
| La presse clandestine juive dans le ghetto de Varsovie 1940-1943 de Daniel Blatman Traduction de Nelly Hansson Éditions du Cerf Paris, 2005 541 p., 49 euros
| Dès la création du ghetto de Varsovie en 1940, l’historien Emmanuel Ringelblum prit l’initiative de collecter des documents sur l’histoire des Juifs de Pologne sous l’occupation nazie. Le fonds ainsi constitué rassemble une importante documentation sur la politique nazie et sur la vie des Juifs en Pologne occupée de 1940 à 1943. C’est une partie de ce fonds retrouvé après la guerre, constitué par la presse clandestine dans le ghetto, que présente l’historien Daniel Blatman dans un livre remarquable, En direct du ghetto. Ce fonds constitué de 250 documents avait été caché dans des bidons de lait par Ringelblum.
Dans une première partie, sur 80 pages, l’auteur fait un historique général de la période 1940-1943 à Varsovie et dans les autres villes de Pologne et de Lituanie comportant des communautés juives importantes. 1943 voit la disparition de la presse juive à Varsovie suite à l’extermination du ghetto. Dès l’automne 1939, l’occupant nazi, après avoir interdit toute presse libre en Pologne, comprend la nécessité d’une « presse » d’informations générales pour faire connaître ses ordres et diffuser sa propagande ; il utilise à cette fin quelques organes de presse étroitement contrôlés, y compris un journal destiné aux Juifs. Peu de temps après est lancée une presse clandestine qui malgré la période marquée par les succès de l’armée allemande un peu partout en Europe encourage à la lutte et à la résistance. À l’été 1940, apparaît le premier journal clandestin juif, Biuletyn, publié par le mouvement Bund qui mentionne déjà les atrocités nazies un peu partout. Ce thème est évidemment récurrent dans toute la presse clandestine juive pour faire comprendre aux lecteurs ce qui est en train de se passer. Cette presse n’est pas l’œuvre de journalistes professionnels. Il y avait une presse juive considérable en Pologne avant 1939 mais les journalistes étaient partis avant ou dès l’arrivée des Allemands, ce sont des militants des partis et mouvements juifs clandestins qui, plongés dans la clandestinité, vont prendre le relais. Il y a évidemment des difficultés matérielles propres à toute presse clandestine, mais plus importantes encore dans un ghetto fermé : peu de machines à écrire, nécessité de faire venir du papier en contrebande de la ville « aryenne ». Il y a aussi la répression dont, malheureusement, celle exercée par la police juive. Au printemps 1942, peu de temps avant la « grande action » qui voit la déportation de 300 000 habitants du ghetto vers le camp d’extermination de Treblinka, il y eut une rafle visant les militants politiques les plus en vue et notamment les auteurs de la presse clandestine que la police juive connaissait évidemment. Le tirage moyen de ces journaux n’atteignait que rarement 500 exemplaires, écrits le plus souvent en yiddish, parfois aussi en hébreux voire en polonais. Le livre présente les textes regroupés selon différents thèmes majeurs : Guerre et terreur – La faim – La vie quotidienne – Le Judenrat, ce système de collaboration imposé par l’occupant et réunissant des personnages au mieux impuissants ou incompétents, au pire corrompus et prêts à « vendre » leurs coreligionnaires à n’importe quel prix – Les relations entre les Juifs et les Polonais qui s’avèrent assez complexes – Les activités des divers partis et mouvements : s’il y a accord pour dénoncer la politique nazie d’extermination, il existe entre eux plus que des nuances, par exemple entre les communistes et les bundistes, dans la première période du ghetto, au sujet de l’attitude de l’Union soviétique. La presse des uns et des autres fait bien ressortir « l’espoir » des premiers de voir cette dernière entrer en guerre et le scepticisme des seconds, plus méfiants et plus lucides probablement. L’auteur conclut en soulignant l’importance de cette presse comme témoignage de la vie et de la mort des Juifs dans le ghetto de Varsovie. Elle « constitue une voix et un rythme authentiques et représentatifs de la société juive qui a vécu et s’est battue pour sa survie jusqu’à la décision de la Solution finale ». Pierre-Henri ZAIDMAN |