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Au maquis de Barrême

(note de lecture parue dans Gavroche n° 148, octobre 2006)

Souvenirs en vrac
d'Oxent Miesseroff
Traduction de Nelly Hansson
Égregores éditions, Petite Bibliothèque du malséant
2006, 11 euros

Voici un bien beau récit qui se lit d’une traite, et avec quel plaisir ! Loin de magnifier ou de figer la réalité historique dans une posture glorieuse chargée d’édifier les générations futures qui, nous dit Oxent Miesseroff (1907-1992), relève de l’art du bidonus (mot latin qui signifie art de mettre la pureté, la beauté et l’héroïsme dans des choses qui en ont moins), il replace la « belle histoire du maquis Fort-de-France » dans sa réalité. Et ce qui domine, à sa lecture, c’est en effet avant tout un sentiment de proximité avec son auteur, sa gouaille, son audace et sa modestie. De la même veine que le récit d’Antoine Gimenez (Les fils de la nuit), il participe lui aussi d’une parole qu’il serait grand temps de réapprendre à écouter pour avoir enfin avec l’histoire une proximité qui puisse nous aider à comprendre la réalité au sein de laquelle évoluèrent les acteurs et surtout les circonstances dans lesquelles ils furent conduits à agir. On est loin de l’idéalisation ou de l’épopée, on est dans la proximité et le paradoxe, l’insoutenable et la folie, un univers où la chance et l’initiative individuelle portent la marque de tempéraments peu conformes aux canons habituels de la norme des sociétés militaires ou bourgeoises. L’idée de résistance devenait chevaleresque ou ignoble selon les gens qui l’incarnaient, précise l’auteur.
Oxent Miesseroff, dit Aliocha, nous livre donc, dans une langue fluide et malicieuse, ses souvenirs sur sa participation au maquis de Barrême (Basses-Alpes, étape de la fameuse route Napoléon) entre 1943 et 1944. Le bougre ne manque pas d’humour et manie l’autodérision avec le détachement de ceux qui rigolent en douce lors des cérémonies commémoratives en voyant de soi-disant résistants parader avec leurs breloques. Depuis longtemps, dit-il, j’ai accepté cette charmante coutume au cours de laquelle tous ceux qui leur fermèrent la porte par peur d’être compromis prennent la place des authentiques résistants. Il ne présente pas ses compagnons d’armes et lui-même comme des héros, même si ces amateurs obligés de s’improviser guerriers surent plus souvent qu’à leur tour apprendre à dominer leur peur. Et, de la même manière, il ne glorifie pas les combats auxquels ils participèrent, bien qu’ils aient eu un rôle non négligeable dans la libération de la région. Ils naviguaient, démontre-t-il, entre l’obéissance à des ordres venus de Londres (qui se méfiait des maquis) ou d’ailleurs et l’improvisation dictée par la volonté de survivre. C’est souvent au gré des circonstances, coincés entre l’incurie des uns et la débrouille à la limite du légalisme des autres, qu’ils durent passer plus de temps à attendre qu’à combattre. Situation qui rend grotesque le manichéisme idéologique. Il y a de très belles pages dans ce récit qui décrivent la rencontre avec deux soldats allemands dans un restaurant du coin. Ils sont monteurs électriciens attachés à une installation militaire de la région et, le vin aidant, une conversation s’engage qui fait apparaître ces deux-là comme des victimes d’une situation qui les dépasse et à laquelle ils ne comprennent rien. Et à cette description s’oppose la rencontre que fait l’auteur « avec ce peuple pour lequel on était prêt à mourir ». Peuple égoïste et veule, dont la méprisable médiocrité semble une constante de son comportement en toutes circonstances. Sans parler de propos fort bienvenus sur la situation équivoque de la gendarmerie dans le contexte de la résistance. Autant dire que, mine de rien, tout y est, et même si la narration se veut sans prétention, la profondeur du propos force le respect.
Aliocha est né à Moscou. Il fuit les horreurs de la répression stalinienne et arrive en France à l’âge de 17 ans. Après la guerre, ce rebelle s’investit dans le mouvement naturiste en Provence. Désormais, grâce aux éditions Égrégores dans la collection « Petite Bibliothèque du malséant » (diffusion Jean-Michel Place), son récit, daté de 1975, nous rapproche de lui et l’on voit, entre les lignes, le sourire d’un homme. Cette proximité est une occasion de se sentir en phase avec ceux qui, de tout temps, sont du côté de la vie, quel qu’en soit le prix.
Jean-Luc DEBRY
 
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