Le diable au désert (note de lecture parue dans Gavroche n° 148, octobre 2006) 
| Ananké Hel ! suivi de Paul Tisseyre-Ananké, Rires et larmes dans l’armée ! de Marc Décimo Dijon, Les presses du réel 2005, 254 p., 18 euros
| La première partie de cet ouvrage propose un essai biographique de Marc Décimo sur Paul Tisseyre (1873-1931), tour à tour militaire en Afrique, journaliste, écrivain, fonctionnaire colonial, candidat à la députation, etc., qui rend bien compte de la complexité du personnage et permet d’évoquer par la bande cette France, pour nous si lointaine, de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.
Explorateur de l’Afrique comme des contrées inexplorées du langage – une voix astrale lui aurait révélé que les sons de la langue française proviennent du cri des bêtes… préhistoriques –, Paul Tisseyre adopte alors le nom d’Ananké-Hel. Il fait donc partie de la famille de ces « fous littéraires » – un genre étudié par Raymond Queneau pour le XIXe siècle et dont les recherches ont connu leur apogée dans la somme qu’y a consacrée André Blavier (Les fous littéraires, [1982], rééd. Éditions des cendres, 2000). Et s’il atteint bien souvent des sommets dans le délire et la bizarrerie, il n’en fait pas moins preuve de réelles qualités d’écriture comme le prouvent les courtes nouvelles qui suivent l’essai de Marc Décimo. Mais ce qui intéressera sans doute avant tout le lecteur de Gavroche, c’est le terrible témoignage que Tisseyre, lui-même militaire, donne sur l’armée française en Afrique dans des textes aussi courts qu’efficaces. L’on y voit que la folie qui domine n’est pas celle des élucubrations d’un littérateur à l’imagination un peu trop enflammée, mais celle, bien réelle, d’hommes en proie à leurs propres démons qui exorcisent leur mal-être dans une violence sans frein contre les colonisés qui leur sont soumis. Il y a plus de larmes que de rires dans cette armée coloniale où le seul officier qui fait preuve d’un peu d’humanité est relevé de ses fonctions et désavoué par ses pairs. Et l’on ne peut s’empêcher de penser à l’affaire Gaud et Toqué, ces deux administrateurs coloniaux qui, un 14 juillet, « s’amusèrent » à attacher une grenade au cou d’un Noir pour célébrer la fête nationale, provoquant l’indignation de la France de la Belle époque… Cet étrange livre est donc non seulement une curiosité littéraire digne de retenir l’attention des plus blasés, mais aussi, et l’on a envie de dire, surtout, une pièce à verser au procès de la colonisation face aux chantres de « l’œuvre française outre-mer ». Charles JACQUIER |