Caricaturer Dieu (note de lecture parue dans Gavroche n° 148, octobre 2006) 
| Pouvoirs et dangers de l'image de François Bœspflug Éditions Bayard 2006, 223 p., 13 euros
| L’affaire des caricatures de Mahomet a éclaté fin janvier 2006 après avoir couvé pendant des mois. Elle ne pouvait laisser indifférent. Elle a jusqu’ici suscité une glose importante, mais toujours partielle, fragmentaire, sous forme d’articles publiés dans la presse. Une réflexion plus approfondie s’imposait.
François Bœspflug, dominicain et professeur d’histoire des religions à la faculté de théologie catholique de l’université Marc-Bloch de Strasbourg, livre dans son dernier ouvrage une analyse de cette crise qui, écrit-il, a « brutalement révélé au monde contemporain un choc des sensibilités religieuses et des pratiques des images ». Mais comme bien des livres, son titre, jouant volontiers sur l’émotionnel (« pouvoirs et dangers… »), référant à un monde de manipulation et de violence, ne résume que de manière lointaine son contenu. Après avoir retracé à grands traits l’affaire, de la publication des dessins dans le Jyllands Posten danois aux incendies d’ambassades du mois de février, l’auteur s’intéresse à la notion de caricature et rappelle en quelques pages l’histoire de ce mode de représentation si particulier. Il remarque à juste titre que des douze « caricatures de Mahomet », peu s’inscrivent réellement dans le genre caricatural. Il s’agit pour la majorité de dessins, relevant parfois de la satire. Le lecteur regrettera de ne pas trouver dans ce petit livre d’analyse des douze dessins incriminés, de leur sens, de la manière dont ils ont été interprétés, réceptionnés et manipulés ; ni une explication de la « dictature » sémantique qui a entouré l’affaire en la présentant comme celle des « caricatures ». François Bœspflug, en spécialiste de l’imagerie religieuse, propose en fait un très intéressant panorama du rapport des trois religions monothéistes à l’image et retrace l’histoire de la représentation de Dieu. Bœspflug s’intéresse également à la présence du rire et de l’humour dans les textes « saints », voire dans les exégèses, et veut nous convaincre de leur esprit libéral à ce sujet. S’il évoque quelques caricatures de Dieu, c’est, hélas, sans en reconstituer l’historiographie, qui aurait pourtant eu toute sa place dans une telle étude ! Le lecteur aurait pu découvrir qu’après les dessins de Grandville dans la première moitié du XIXe siècle, puis les accès antireligieux de la Commune de Paris, la Troisième République des années 1880 en France a vu fleurir une production importante de caricatures contre l’Ancien et le Nouveau Testament sans oublier, à l’occasion, le dieu de l’islam ou son prophète. L’auteur explique la crise de 2006 par la sensibilité particulière que l’islam entretiendrait avec l’image. Il relève que le christianisme a de son côté subi bien plus d’outrages par la caricature depuis la fin du XIXe siècle que toutes les autres religions, et qu’il a intégré, certes bien malgré lui, la désacralisation générale des choses sacrées. L’islam serait donc en retard d’une époque, n’ayant pas encore atteint le stade de la sécularisation générale de la société. Bœspflug s’interroge : comment éviter de nouvelles crises ? Comment éviter que la liberté d’expression occidentale ne heurte encore l’islam ? Faut-il légiférer pour interdire les outrages à la religion ? L’auteur ne le souhaite pas. « Pas de nouvelle loi, écrit-il. Pas de nouvelle police ». Mais il plaide « pour que les symboles des religions soient entourés désormais d’une certaine réserve, d’une discrétion courtoise ». En fait, l’auteur estime que le meilleur moyen de résoudre le hiatus entre la liberté d’expression occidentale et la réserve farouche de l’islam à l’égard des « caricatures » contre Mahomet se résoudrait par une meilleure compréhension mutuelle. Ainsi en appelle-t-il à fonder une « histoire iconique de Dieu », qui permettrait de mieux prendre en compte l’historicité de la représentation des personnages fondateurs des religions, et en même temps de comprendre le contexte de leur réception, et donc d’éduquer à la « courtoisie » à leur égard. Mais si toute histoire des représentations – et donc celle de Dieu – ne peut qu’enrichir notre regard sur le monde, il ne faut pas pour autant se bercer d’illusions naïves. La crise autour des caricatures de Mahomet ne résulte pas d’une ignorance du fonctionnement de l’Autre. Elle s’inscrit dans un contexte de tensions internationales et d’enjeux géopolitiques qui dépassent non seulement les questions d’iconicité mais encore les problèmes religieux. François Bœspflug explore hélas assez peu ces problématiques. Elles sont pourtant fondamentales. Les caricatures furent surtout des alibis pour des islamistes ultra-réactionnaires qui auront mis plusieurs mois à convaincre quelques États de s’emparer de l’affaire, pour servir à des fins de politique intérieure (comme en Égypte par exemple) ou dans le bras de fer qui oppose l’Occident à certains pays du Moyen Orient (nucléaire iranien, guerre en Irak, etc.). A contrario, malgré la « faiblesse » numérique des manifestants hostiles aux publications des dessins incriminés et le nombre relativement limité de morts (eu égard à d’autres crises bien plus meurtrières), la couverture médiatique occidentale du mois de février (rappelons-nous les titres évoquant « l’embrasement » du monde) apparaît comme suspecte et mériterait d’être analysée. La presse occidentale n’avait-elle pas intérêt à se présenter comme une victime de l’obscurantisme, défendant héroïquement la liberté d’expression, à une époque où les médias sont détenus par d’immenses groupes économiques que l’on peut à juste titre soupçonner de vouloir orienter l’information au détriment d’une liberté de plus en plus inféodée aux actionnaires ? Une crise aussi complexe nécessiterait une réflexion globale. Gageons que l’essai de François Bœspflug, riche en infirmations sur la manière dont les religions se sont positionnées par rapport aux images, est une première étape pour une meilleure compréhension de ces événements inédits. Guillaume DOIZY |