La tragédie de l'Espagne (note de lecture parue dans Gavroche n° 148, octobre 2006) de Rudolf Rocker Traduit de l'anglais par Jacqueline Soubrier Présentation et notes de Miguel Chueca Éditions CNT-Région parisienne 2006, 118 p., 12 euros
Rudolf Rocker fait partie de ces lutteurs indomptables que leur intransigeance condamne à un perpétuel exil. Exclu à 18 ans du parti social-démocrate allemand, il devient anarchiste et doit s’enfuir d’Allemagne une première fois en 1892 pour échapper à la prison. Il gagne Paris, dont la répression policière le chasse trois ans plus tard. Réfugié à Londres, il collabore à des publications anarchistes juives et apprend le yiddish. Infatigable organisateur et propagandiste du mouvement libertaire, absolument opposé à la guerre, il est arrêté en 1914 et interné jusqu’au début 1919.
Libéré, il tente de rejoindre l’Allemagne alors en pleine révolution, mais reste bloqué à la frontière hollandaise. Après l’écrasement de l’extrême gauche par les sinistres « corps francs » alliés au gouvernement social-démocrate, il participe à la création du syndicat Freie Arbeiter Union Deutschlands (FAUD) et devient l’un des intellectuels anarchistes les plus écoutés dans le monde. L’arrivée au pouvoir des nazis, suivie de l’incendie du Reichstag, l’obligent à quitter l’Allemagne une nouvelle fois pour sauver sa vie. Arrivé aux États-Unis en septembre 1933, au terme d’un long périple, il entreprend immédiatement une campagne de conférences pour éclairer l’opinion américaine sur la réalité du nazisme et prépare la publication de son œuvre maîtresse, Nazionalismus und Kultur, qui paraîtra à l’automne 1937. Apprenant le soulèvement du peuple espagnol et l’échec du putsch fasciste, Rudolf Rocker met aussitôt son énergie au service du mouvement révolutionnaire et de son organisation de masse, la CNT. Face à la presse conservatrice, qui ne veut voir dans la guerre civile qu’un affrontement entre le fascisme et le bolchevisme, et pour contrer la propagande stalinienne qui couvre d’insultes et de calomnies les anarcho-syndicalistes, Rocker et ses amis multiplient les meetings et les publications. The Tragedy of Spain est donc un texte de combat, contre les franquistes, et contre « l’abjecte racaille pour laquelle tout crime fait l’affaire dans la mesure où il sert les desseins de Moscou ». Rudolf Rocker, s’adressant aux Américains, loin du conflit, et instruit par son expérience européenne, privilégie l’approche géopolitique. Il dénonce les accointances de la Grande-Bretagne, premier détenteur de capitaux espagnols, avec le camp fasciste, et affirme que le bellicisme de Hitler et de son acolyte italien augure une deuxième guerre mondiale. Sortant de vivre une autre tragédie, celle du prolétariat allemand, abandonné au nazisme par les dirigeants du KPD afin de servir les tortueux desseins du maître du Kremlin, il est parfaitement lucide quant au cynisme absolu de Staline. Sans appuis à l’extérieur, prise en tenaille à l’intérieur entre l’armée fasciste et « la faction réactionnaire criminelle du gouvernement Negrin, qui est entièrement sous le contrôle de la Russie et de ses alliés impérialistes », la CNT-FAI se bat seule, et le vieux lutteur la soutient sans réserves. Ce n’est pas qu’il ignore les erreurs et les faiblesses des « anarchistes de gouvernement » et de l’appareil cénétiste mais, comme le dit son ami Max Nettlau : « Dans un moment comme celui-ci, on lutte et on ne bavarde pas, et si on ne peut le faire, au moins on ne frappe pas dans le dos ceux qui sont réellement en train de combattre et y mettent leur vie en jeu ». Rudolf Rocker met le point final à sa brochure en août 37, alors que les affrontements de mai à Barcelone ont décapité le POUM et porté un rude coup aux libertaires. Mais Rocker y croit toujours : la CNT est encore puissante, les crimes des agents de Staline les rendent odieux, tout reste possible… La Tragédie de l’Espagne s’achève sur un vibrant appel à la solidarité avec le peuple espagnol « trahi par ses ennemis secrets ou déclarés […] et qui pourtant ne veut pas abandonner le combat, parce qu’il sait qu’il abrite en son cœur les racines de la liberté et de la dignité de l’homme dont dépend le futur de tous ». Il est de bon ton aujourd’hui, dans les milieux libertaires, d’expliquer la défaite de la CNT par la « trahison » de ses dirigeants. Cette thèse, idéologiquement confortable (et quelque peu présomptueuse), procède d’une mythification du mouvement anarchiste qui, en réalité, n’était pas assez fort pour imposer la révolution sociale au camp républicain et battre en même temps l’ennemi fasciste. Rudolf Rocker rappelle cette vérité élémentaire : « Une lutte ouvertement déclarée au sein du camp antifasciste ne pouvait tourner qu’à l’avantage de Franco et de ses alliés ». La lecture de ce texte puissant, publié pour la première fois en français et complété par une présentation et des notes très didactiques, ramènera peut-être les intrépides censeurs des leaders de la grande CNT à un peu plus d’objectivité, voire d’humilité. François ROUX |