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Émile Duval (1840-1871)

(note de lecture parue dans Gavroche n° 149, janvier 2007)

Général de la Commune
de Pierre-Henri Zaidman
Éditions Dittmar
377 p., 30 euros

Les lecteurs de Gavroche connaissent et apprécient les travaux de Pierre-Henri Zaidman. Ils se souviennent que dans les numéros 132 et 133, il les avait gratifiés d’une excellente présentation d’Émile Duval. C’est d’ailleurs en explorant les archives au sujet de la sortie de Châtillon en vue d’écrire un article pour la revue que l’auteur se prit d’intérêt pour le personnage d’Émile Duval, le considérant avec raison comme une figure emblématique de la Commune dans sa première période.
Il est vrai en effet qu’il est très instructif de devenir familier de cet ouvrier d’origine modeste devenu général de la Commune. Et de mieux connaître ce personnage hors du commun, ce héros comme aime à le rappeler Alain Dalotel dans son avant-propos, de savoir qui était l’homme avec ses failles intimes, ses contradictions, ses convictions et ses faiblesses dans l’action comme dans la réflexion. Mais aussi de mieux cerner ce qu’étaient l’esprit, les valeurs et l’idéologie blanquiste dont il fut un des acteurs de premier plan.
Pierre-Henri Zaidman nous rappelle, fort à propos, que la Commune fut avant tout possible grâce aux blanquistes, à leur engagement et à leur sens tactique, avec ce que cela comporte d’opportunisme et d’audace. Car il est incontestable que l’extraordinaire énergie de ces révolutionnaires fut à l’origine de la radicalisation de la Garde Nationale. Leur romantisme issu du siècle passé se fortifiait des influences de l’Internationale et des idéaux pré-marxistes. À la croisée des valeurs socialistes du moment, ces héritiers de 1793, de René Hébert et des Enragés (Jacques Roux, Jean-François Varlet,…) mirent en action une appétence révolutionnaire qui emporta pèle-mêle ouvriers, journaliers, boutiquiers et artisans des faubourgs dans un désir de transformation radicale de la société. Considérations qu’il est d’ailleurs pertinent de rapprocher des propos de Bakounine (Les Trois conférences faites aux ouvriers de val de Saint-Imier, publié aux éditions la CNT). « Ces Jacobins magnanimes qui veulent le triomphe de la révolution et qui, ayant l’instinct socialiste, ne peuvent plus faire autrement que de désirer une révolution sociale et économique », dit-il dans le préambule de La Commune de Paris et la notion de l’État (5-23 juin 1871). Considérations qui sont au cœur d’une réalité sociale et politique qui, à tous points de vue, constituent la spécificité de la Commune – à ce propos, il faut lire ou relire le texte que Maximilien Rubel consacra à la Commune. Elle y puise sa grande originalité et, partant, son caractère unique et attachant.
Dans cet ordre d’idée, sans doute inspiré par les réflexions de ses illustres aînés, Pierre-Henri Zaidman souligne que « Homme d’action, Duval apparaît comme un matérialiste soucieux de la question sociale et un socialiste révolutionnaire, partisan de la représentation directe, qui n’a qu’un but : abattre la société bourgeoise ». C’est dire si, comme nous le propose l’auteur, en suivant pas à pas le militant, l’activiste, on parvient à saisir l’essence même de l’événement. Émettons ici un simple regret : au regard de la somme documentaire sur laquelle s’appuie Pierre-Henri Zaidman et de sa maîtrise du corpus théorique qu’il manie avec aisance, il est dommage qu’il n’ait pas exposé plus avant la question du mandat impératif et révocable et les débats qui s’y rattachent. Car comme il nous le signale, la chose n’allait pas de soi et fut, à l’aune de la question du pouvoir, de sa légitimité et de son organisation, un point de doctrine absolument fondamental. Et c’est bien ce retour sur cette question qui fait l’un des multiples intérêts de cet ouvrage en tous points remarquable.
Duval est un homme de pouvoir qui dans l’exercice de son mandat fut, de bien des manières, aveuglé par le rôle et la fonction qu’il exerça au cours de l’insurrection. « Enfermé dans la logique de prise de pouvoir, il ne sait plus comment l’exercer » nous dit l’auteur dans sa conclusion, et c’est bien là tout le drame de ce militant sincère et courageux. Mais au-delà de la tragédie personnelle, c’est aussi l’une des caractéristiques de la Commune. Au lendemain du 18 mars, la révolution sociale populaire et patriotique s’imposa, proposant au siècle qui allait bientôt advenir une voie originale : un fédéralisme fondé sur la libre association et contrôlé par des comités à la base exerçant une démocratie directe aux antipodes du symptôme de représentation de la démocratie bourgeoise. Il s’agissait d’une voie originale et pleine de promesses que n’avaient pas encore ternie les querelles de chapelles et les manœuvres dilatoires qui les accompagnèrent (cf. Alain Dalotel, Gabriel Ranvier, Éditions Dittmar). Cette question du pouvoir nous revient comme un vaste chantier à ciel ouvert, jamais achevé. Les points vers lesquels nous renvoie Pierre-Henri Zaidman y sont naturellement attachés. Car si la volonté d’être efficace, de ne pas répéter les erreurs passées fut en effet à l’origine des postures éthiques adoptées par les uns et les autres, elle inspira aussi, ne l’oublions pas, la morale léniniste caractérisée, comme le rappela Trotski dans Leur morale et la nôtre, par le postulat que la fin justifie les moyens.
« On ne peut qu’éprouver un certain malaise en concluant sur tout ce que nous savons de l’action de Duval pendant ces quelques jours où il mit en pratique ses idées révolutionnaires ». Cette phrase qui ouvre la conclusion de l’historien, dont la sympathie pour la Commune ne saurait être remise en cause, met en évidence cette problématique. S’y confronter est tout à l’honneur de ceux qui sont assez fidéles à leurs idéaux pour s’autoriser à porter un regard où se mêlent sympathie pour les hommes, respect pour leurs engagements, mais aussi distance critique par rapport à certaines dérives autoritaires. Il s’agit en somme d’une tragédie, celle d’un homme qui affronte la mort, seul, et celle d’une révolution qui fut écrasée dans une débauche de haine et de sang, une révolution festive qui avait porté très haut les idéaux les plus nobles de l’humanité.
Jean-Luc DEBRY
 
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