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Siegfried Kracauer

(note de lecture parue dans Gavroche n° 149, janvier 2007)

Itinéraire d’un intellectuel nomade
d’Enzo Traverso
Éditions de la Découverte
Collection textes à l’appui
226 p., 20 euros

Les éditions de la Découverte viennent de rééditer Siegfried Kracauer, itinéraire d’un intellectuel nomade, dans une version revue et augmentée. Kracauer (1889-1966) est un auteur majeur qui, hélas, est encore mal connu en France. Les lecteurs de Gavroche se souviennent peut-être avoir lu un de ses livres publié aux éditions Le Promeneur en 1995, intitulé Rues de Berlin et d’ailleurs, qui datait de 1920. Ami de Walter Benjamin et de Theodor W. Adorno, correspondant d’Ernest Bloch, et évoluant en marge de l’école de Frankfort, proche dans l’esprit de Gunther Anders, lecteur attentif de Max Weber et Georg Lukács, il s’intéressa à l’histoire et au cinéma. Journaliste et essayiste, il a décrit de façon minutieuse le Berlin de l’Allemagne de Weimar dont il reste une des figures marquantes, en tout cas celui qui sut le mieux rendre compte de son ambiance.
Les employés, livre publié en 1929, dont on attend avec impatience la réédition dans la collection Philia aux éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, constitue sans doute le regard le plus pertinent qu’un auteur ait encore jamais porté sur la petite bourgeoisie. Il décrit sous forme de chroniques et de tableaux cette classe sur laquelle le nazisme s’appuya pour asseoir sa domination idéologique, cette classe à laquelle aujourd’hui chacun est sommé de s’identifier. Ainsi, par exemple, sa fausse conscience, la nécessité de « bien présenter », l’idéologie du jeunisme avec sa cohorte de produits de beauté, l’organisation des loisirs qui miment la convivialité, les nouvelles formes d’organisation du travail, et la soumission librement consentie à une hiérarchie, en résumé tout ce qui préfigure la domination du spectacle dans la vie quotidienne y est présenté sous la forme d’une enquête sociologique. Elle emprunte divers chemins qui vont du témoignage au dialogue, en passant par la description attentive des us et coutumes de ces cousins des petits bourgeois de Brecht.
En retraçant le parcours de cet intellectuel extraterritorial, Enzo Traverso nous livre quelques clés qui nous aident à mieux comprendre son parcours et son œuvre. Son travail nous permet surtout de mieux situer ce penseur atypique et, partant, de saisir les influences qui le traversent, son judaïsme, le marxisme, l’exil en France où en 1939 il fut interné dans un camp pour « étrangers indésirables », puis enfin aux États-Unis où il mourut en 1966 (étant resté étranger et parfaitement hermétique à la culture américaine). « En 1930 Walter Benjamin et Siegfried Kracauer développeront une interprétation similaire du fascisme dans lequel ils saisiront l’expression d’une tendance fondamentale de notre époque à une esthétisation de la politique » écrit Enzo Traverso, montrant ainsi l’extraordinaire actualité de la pensée d’un intellectuel qui observa avec soin ceux qui incarnaient, « en dépit des apparences », les conséquences de l’aliénation d’une classe, la petite bourgeoisie. Les nazis avaient donc de bonnes raisons de haïr Kracauer et en 1933 son livre sur les employés sera brûlé dans les célèbres autodafés de sinistre mémoire.
Enzo Traverso nous introduit à la lecture de son étude sur Jacques Offenbach ou le secret Second Empire (1937) ainsi qu’à celle de son essai sur l’histoire (History, publié après sa mort en 1969), sans oublier bien sûr la photographie (1927). Il nous donne envie, une fois en possession des points de repère nécessaires à la traversée d’une œuvre résolument atypique mais parfaitement en prise avec l’histoire de son époque, de nous y plonger. Car elle a un écho chez nous, tant il est vrai que les structures fondamentales de l’aliénation propre à notre siècle y sont dessinées avec une évidence qui nous sidère.
Jean-Luc DEBRY
 
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