La politique selon Orwell (note de lecture parue dans Gavroche n° 149, janvier 2007)  | de John Newsinger traduit de l’anglais par Bernard Gensanne, préface de Jean-Jacques Rosat Agone, coll. Banc d’essais, Marseille, 368 p., 24 euros
| George Orwell est un auteur mondialement connu. Rares sont ceux qui n’ont pas lu ou ouvert au moins une fois La ferme des animaux, 1984 ou son témoignage sur son expérience de la guerre d’Espagne, Hommage à la Catalogne. Sa critique du totalitarisme fut saluée en son temps par bon nombre de libéraux et de conservateurs avec lesquels, pourtant, George Orwell n’avait aucune connivence intellectuelle. Mais nous vivions alors dans un monde bipolaire où l’empire du mal siégeait à l’est de l’Europe, dans un monde bipolaire où, à l’ouest, il était difficile d’être de gauche et antistalinien. De fait, en pleine guerre froide, les communistes firent de leur mieux pour transformer l’homme de gauche qu’était George Orwell en un écrivain réactionnaire.
Le livre de John Newsinger entend remettre les points sur les i. Nous avons affaire ici à une biographie politique aussi passionnante qu’érudite et agréable de lecture, qui nous dévoile le cheminement politique de l’écrivain. Orwell est un homme de son siècle. Par là j’entends que sa pensée politique s’est construite en se confrontant avec quelques-uns des événements majeurs de la première moitié du XXe siècle : l’émergence des mouvements de libération nationale au sein de l’Empire britannique l’a beaucoup intéressé, lui, l’ancien policier colonial écœuré par le racisme et la violence de ses compatriotes en Birmanie ; la guerre d’Espagne à laquelle il prit part dans les rangs révolutionnaires lui fit détester profondément les pratiques staliniennes et la politique faussement internationaliste de l’URSS ; la Deuxième Guerre mondiale enfin, qu’il passa, en partie, derrière les micros de la BBC. John Newsinger nous dévoile un auteur prolifique, alternant les œuvres de fiction et les textes d’analyse politique, nouant des liens étroits avec certains militants trotskistes ou anarchistes, se fâchant aussi et fustigeant toujours les militants de gauche incapables de rompre franchement avec l’URSS. Ainsi, il n’aura pas de mots assez durs pour critiquer la béatitude de certains intellectuels devant la figure de Staline ; et d’une manière générale, il s’en prit avec férocité au socialisme de ces intellectuels. Il écrit ainsi : « Pour beaucoup de ceux qui se réclament du socialisme, la révolution n’est pas un mouvement de masses auquel ils espèrent s’associer mais un ensemble de réformes que nous, les gens intelligents, allons imposer aux basses classes ». Cette aversion pour celles et ceux qui méprisent les classes populaires et entendent faire leur bonheur y compris contre leur gré, George Orwell la gardera toute sa vie, sans que cela ne l’amène à parer ce même peuple de toutes les vertus. Il faut rendre grâce à John Newsinger de ne pas avoir gommé ou minimisé les errances de l’écrivain. Car Orwell est un homme qui se cherche, qui évolue, qui essaie de comprendre le monde tel qu’il est, tel qu’il peut devenir. Ce n’est pas un homme de parti ou un théoricien, ni un béni-oui-oui. En guise de conclusion, citons les mots du philosophe Jean-Jacques Rosat, le préfacier de ce livre, pour qui George Orwell était un « socialiste d’un genre inédit : trop égalitariste et révolutionnaire pour être social-démocrate, mais trop démocrate et anti-totalitaire pour être communiste ; trop lucide sur la réalité des rapports de force entre les hommes et les États pour être anarchiste, mais trop confiant dans la droiture et dans le refus de l’injustice parmi les gens ordinaires pour basculer comme tant d’autres dans le pessimisme conservateur ; trop patriote pour ne pas chercher une voie spécifiquement anglaise de passage au socialisme, mais trop internationaliste pour n’être pas farouchement anticolonialiste ». Christophe PATILLON |