Comment la France « civilise » ses colonies (note de lecture parue dans Gavroche n° 149, janvier 2007) En rééditant ces deux brochures, Comment la France civilise ses colonies et Le code de l’indigénat, publiées l’une en 1932 et l’autre en 1928, respectivement par le PCF et la CGT-U, les éditions Les Nuits rouges nous replongent non seulement dans la réalité de l’horreur coloniale, mais aussi dans une époque où le PCF développait des analyses dites « gauchistes » qui tranchent singulièrement avec les ambiguïtés de ses positions ultérieures, notamment en 1945 à propos des massacres de Sétif et Guelma, et ensuite de 1954 à 1962 lors de la guerre d’indépendance conduite par le FNL algérien.
Le PCF étant, entre-temps, dès 1935, devenu un parti de gouvernement nationaliste, on avait sans doute trop vite oublié qu’il n’en fut pas toujours ainsi. Mais en 1931, au côté de militants issus du syndicalisme révolutionnaire, d’anarchistes et de trotskistes, le PCF combattait le colonialisme. Et en bonne rigueur marxiste, exposait dans cette brochure les mécanismes de l’impérialisme économique qui présidaient à son développement. Ce texte éclaire son lectorat sur la réalité d’une politique ségrégationniste, en s’appuyant sur une parfaite connaissance des méthodes brutales et iniques qu’employait le système colonial. Avec une fermeté de ton et une clarté d’exposition assez remarquable, l’auteur, un certain Henri Cartier, y déploie sa démonstration, en nous rappelant au passage que « pour faciliter l’expropriation du fellah algérien, toute une série de lois (1844, 1846, 1851, 1863, 1873, 1887, 1897 et surtout celle du 4 août 1926) détruisent le cadre musulman du statut foncier, particulièrement l’indivision des terrains possédés collectivement, et instaurent le type français de propriété individuelle ». On vérifiera, en relisant ce texte avec le recul, la rigueur de la démonstration ainsi que la pertinence du discours politique (excepté bien sûr, les inévitables glorifications « du socialisme dans l’Union soviétique »). Et à l’appui de cette affirmation, on citera simplement ce passage : « la conception de la soi-disant “supériorité des Français” (nous avons vu ce que vaut leur “civilisation”), le mépris du noir, du niaqué, du “bicot”, races inférieures méprisées, sont si profondément inculqués par la bourgeoisie qu’il y a malheureusement des travailleurs français qui en sont influencés ». Dans Le code de l’indigénat, code d’esclavage, les auteurs, vraisemblablement El Djarazairi (pseudonyme) et le syndicaliste Henri Raynaud, se penchent sur des lois qui ne furent abolies qu’en 1946, et encore pas partout dans leur application. Les pouvoirs disciplinaires des administrateurs y sont décrits comme une infime partie des lois d’exception pesant sur les Algériens. Lequel régime d’exception se constitue d’un ensemble de décrets, d’arrêtés, de circulaires qui permettent de pratiquer le séquestre et les amendes collectives, qui dans leur application donneront à l’arbitraire du pouvoir colonial, qu’il soit judiciaire ou policier (le régime du sabre), une puissance répressive sans équivalent en Europe. Les infractions à l’indigénat (en réalité une loi d’apartheid et d’exploitation éhontée) sont durement réprimées et entraînent des peines et des amendes que les auteurs nous exposent chiffres à l’appui (tirés du Journal officiel de l’Algérie). Ainsi dans l’arrondissement de Sétif, en 1927, un administrateur a roué de coups un indigène pour l’empêcher de porter plainte et l’a jeté en prison sous le prétexte d’infraction à l’indigénat. Et le cas n’est pas isolé, qui éclaire ce que fut le quotidien d’arbitraire, de domination violente et d’abus de pouvoir auquel étaient assujettis les Algériens. « Les mesures d’exception, malgré ce que prétendent les âmes charitables amies de la colonisation, ne disparaissent pas au fur et à mesure de l’évolution des Algériens, mais se renforcent parallèlement à elle. » Ceci fut écrit en 1928 et tout était dit. Il fallait l’arrogance aveugle du colon et la suffisance hautaine des forces de répression, pour ne pas être capable de prendre la mesure du risque qu’ils encouraient à persister dans leur politique répressive. Le déchaînement de violence était, on le comprend à la lecture de ces descriptions, inévitable. Autant d’humiliation accumulée et d’injustices patentes ne pouvaient que conduire à une explosion aux conséquences terribles. Jean-Luc DEBRY |