Livre culte pour les passionnés d’histoire sociale,
La coutume ouvrière de Maxime Leroy (1873-1957) est, à n’en pas douter, un très grand livre. Et il ne l’est pas seulement par son format mais aussi, et surtout, par l’extraordinaire masse de lectures sur laquelle il repose, qui en font une somme sans pareille sur un sujet en définitive assez peu exploré, le syndicalisme français d’avant la Grande Guerre
, dont l’histoire a surtout retenu la fameuse « charte » d’Amiens, à la rédaction de laquelle on a voulu parfois associer le nom de Maxime Leroy
(1).
Sa réputation étant bien loin d’égaler celle d’un Georges Sorel, il convient de dire quelques mots de la vie et de l’œuvre de M. Leroy
(2), « compagnon de route » discret du syndicalisme français d’avant-guerre, lié à certains des animateurs les plus connus de la CGT de l’époque. Ces fréquentations, plutôt inhabituelles chez les diplômés des facultés de Droit, ne l’empêchèrent pas d’accomplir un parcours professionnel et académique des plus (bourgeoisement) honorables, qui, à partir d’un doctorat de droit obtenu à Nancy en 1898, le mena à l’École des sciences politiques puis à l’Académie des sciences politiques et morales, où il fut admis en 1954. Auteur étonnamment prolixe dans des domaines qui excédaient souvent sa spécialité d’origine, on lui doit même une série de livres dédiés à des figures philosophiques ou littéraires, entre autres Descartes, Fénelon ou Sainte-Beuve. Plus attendue, en revanche, sa collaboration à l’édition des œuvres complètes de Proudhon, qui fut – avec Saint-Simon – un de ses plus constants inspirateurs.
Représentant sui generis du socialisme juridique, son intérêt pour le mouvement syndical se manifesta très tôt par la publication de nombreux textes consacrés au droit des fonctionnaires à se syndiquer, qui accompagnèrent la campagne menée en ce sens par des syndicalistes de la fonction publique. Cet intérêt alla de pair avec l’attention portée au syndicalisme ouvrier, auquel il dédia dès les premières années du siècle une série d’articles qui furent autant d’essais préparatifs à son chef-d’œuvre paru en 1913 chez Giard et Brière.
Voulant marquer ce qui fait l’originalité de sa démarche, Leroy note que
La coutume ouvrière n’est pas
« une histoire du mouvement ouvrier » mais le travail d’un juriste qui aborderait un système juridique particulier, le
« droit ouvrier spontané, coutume libre sans caractère judiciaire ». Il s’agit pour lui d’expliquer
« les statuts des associations ouvrières comme autant de lois » puisque
« confronter les règles d’atelier, les règles de grève, les règles de la coopération entre ouvriers, c’est étudier un système juridique qui n’est que prolétarien » en rompant là-dessus avec l’immense majorité de ses pairs qui ne reconnaissent pas
« le caractère juridique de ces règles parce qu’elles ne dépendent pas, même indirectement, de l’autorité publique ». En conséquence, c’est sur la
« vie intérieure, [la]
vie autonome juridique » des syndicats que porte en priorité l’effort de Leroy, un terrain négligé par tous ceux qui, avant lui, n’ont retenu du mouvement syndicaliste que la
« doctrine, la valeur des syndicats, leur force de résistance, leur nombre, leurs défaites, leurs victoires ».
Cependant, si l’ouvrage, fidèle en cela aux promesses de son auteur, brosse un tableau d’une énorme précision de tous les rouages de la « machinerie » syndicale, depuis sa cellule de base – le syndicat – jusqu’à son « sommet », la Confédération générale du travail, en passant par la formation des fédérations professionnelles et les bourses du travail, Leroy ne néglige jamais de mettre en perspective historique les thèmes qu’il aborde, comme l’atteste, par exemple, le chapitre inaugural du Livre I, significativement intitulé « Formation historique de l’obligation ouvrière d’adhérer à un syndicat ». Et il en va de même de la formation des syndicats, de l’idée de grève générale ou des relations entre le syndicalisme et les partis, un sujet traité exhaustivement dans « L’obligation syndicale à la neutralité politique », qui montre la continuité dans laquelle s’inscrit la déclaration d’indépendance de la « charte » d’Amiens.
Il accorde de même de longs et passionnants développements aux pratiques caractéristiques du syndicalisme révolutionnaire (l’action directe, le boycottage, le label, le sabotage) et à sa théorie de la grève, à sa doctrine antimilitariste et a-patriotique, et, enfin, à son inspiration fédéraliste dont Leroy signale (cf. Livre VIII) combien elle est redevable à l’héritage proudhonien et à celui de la faction anti-autoritaire de la Première Internationale.
Et s’il n’hésite pas à marquer les réserves que lui inspirent certaines des pratiques auxquelles pousse le syndicalisme révolutionnaire – le sabotage au premier chef, auquel il répugne autant que Sorel –, s’il défend, contre les principaux porte-parole de la CGT, l’idée d’une politique syndicaliste (
« dans un sens autre que le sens gouvernemental ») ou s’il met en relief les contradictions qu’il croit apercevoir parfois entre la pratique et la doctrine syndicalistes, il avoue dans sa préface avoir écrit son livre
« avec sympathie pour le régime d’égalité et de liberté, basé sur le travail, que les syndicats préparent patiemment depuis la scission qui s’est produite entre producteurs et bénéficiaires de la production », un sentiment qui ne se démentira pas tout au long du livre.
Ce n’est pas là un des moindres mérites d’un ouvrage qui nous apparaît, près de cent ans après sa parution, comme un monument d’histoire sociale. Il était temps, certainement, qu’il soit mis à la disposition des lecteurs d’aujourd’hui.
Miguel CHUECA
1. Au passage : contrairement à ce que dit Daniel Lindenberg dans le n° 24 de la revue Mil neuf cent, le mot « charte » figure bel et bien dans La coutume ouvrière.
2. Sur le parcours de M. Leroy, on lira l’article « Maxime Leroy, la réforme par le syndicalisme » d’Alain Chatriot (Mil neuf cent, n° 24.).