Accueil Livres La guerre d'Espagne en revues

La guerre d'Espagne en revues

(notes de lecture parues dans Gavroche n° 150, avril 2007)

À contretemps
Bulletin de critique bibliographique
« Espagne 36, état des lieux »
n° 25, janvier 2007
http://www.plusloin.org/ac/
Aden
(Paul Nizan et les années trente)
« Intellectuels, écrivains et journalistes aux côtés de la République espagnole 1936-1939 »
n° 5, 2006, 560 p., 25 euros
http://paul.nizan.free.fr/ADEN.htm

Deux revues offrent aux lecteurs désireux de parfaire leurs connaissances sur la guerre civile espagnole (1936-1939) un ensemble d’articles, de témoignages et de recensions qui constituent une source précieuse d’information et de réflexion. Chacune dans un style différent, Aden et À contretemps consacrent en effet leur dernière publication à cette « révolution dévorée par la guerre ».
Dans la revue Aden, les lecteurs de Gavroche retrouveront des signatures qui leur sont familières. François Roux et Miguel Chueca contribuent en effet à nous éclairer sur le sujet et guident notre curiosité vers des lectures et des sources documentaires du plus grand intérêt. On recommandera en particulier l’article sur le POUM de Miguel Chueca. Mal connu, souvent victime des approximations de journalistes ignorants le qualifiant, à tort bien sûr, de trotskyste, le POUM, auquel Marcel Ollivier prêta sa plume et son talent, a joué un rôle de premier plan avant d’être éliminé sur ordre du Komintern.
De son côté, la revue À contretemps nous rappelle d’ailleurs que « les prisons républicaines contenaient plus d’antifascistes que de fascistes ». Y est aussi évoquée l’entrée de la CNT au gouvernement, à travers le livre de César M. Lorenzo réédité aux Éditions libertaires, qui lors de sa première édition en 1969 suscita tant de polémiques « dans le landerneau anarchiste ». Lesquelles polémiques trouvent dans l’entretien avec José Peirats une sorte d’écho qui ouvre sur beaucoup d’interrogations. En parcourant cette documentation érudite, vient à l’esprit un texte publié dans une revue animée par Jean Chesnaux, Les Cahiers du forum-histoire (n° 3, 1976), dans lequel est citée la phrase d’un député royaliste au lendemain de la Commune de 1871 : « La défaite d’une cause est plus souvent due à ses partisans qu’à ses adversaires ». Pour conclure, on notera simplement que dans la revue À contretemps, José Fergo fait une critique élogieuse des Fils de la nuit de Gimenez, mais il met aussi en avant ses réserves – et, à ma connaissance, il est le seul à l’avoir fait de façon aussi publique et avec autant de tact – quant à la postface des Giménologues. Il est vrai qu’il s’en dégage une sorte de malaise que José Fergo pointe avec intelligence.
Jean-Luc DEBRY


Dans une première partie de l’imposant numéro spécial sur la guerre d’Espagne de la revue d’études nizaniennes, différents intervenants évoquent les auteurs de plusieurs nationalités mobilisés en faveur des républicains. Georg Orwell, Arthur Koestler, John Dos Passos, partis combattre le fascisme par idéal socialiste ou communiste, découvrent en Espagne le totalitarisme stalinien et la duplicité des nations « démocratiques » : « Il s’était établi depuis quelques années, note Koestler dans Un testament espagnol, une tradition selon laquelle les dictatures agissaient et les démocraties protestaient. C’était là une division du travail qui paraissait contenter tout le monde. »
Concernée au premier titre, l’intelligentsia ibérique soutint en majorité la Deuxième République. Elle suscite l’émergence de talents dans toutes les couches de la société : « Ton fusil / doit aussi se charger d’encre / contre la guerre civile ». Ainsi, dans l’hebdomadaire El Mono Azul, créé par le poète Rafael Alberti et ses compagnons de la Alianza de intelectuales antifacistas, les écrits d’artistes expérimentés côtoient ceux d’ouvriers et de paysans débutants.
En France, la poésie pro-républicaine compte Jacques Prévert et le groupe de théâtre d’agit-prop Octobre, dès l’insurrection des Asturies en 1934 : « En Espagne / dans les Asturies / c’est la Révolution / les mineurs rouges se battent et meurent / pour la terre / pour le pain / pour la liberté ».
Les œuvres des photographes Gerda Taro et Robert Capa illustrent cet engagement de l’élite artistique bien au-delà de la défaite de 1939.
Aden s’intéresse aussi aux auteurs belges francophones : Mathieu Corman, Achille Chavée, Paul Nothomb. Comme leurs homologues français, Jules Supervielle, André Chamson, Claude Simon ou Saint-Exupéry, ils s’impliquent de façon militante ou humaniste dans le conflit. La deuxième partie, « Témoignages et textes retrouvés », s’oriente sur des points de vue libertaires plus déterminés. Ces analyses sans concession expliquent sans doute leur confidentialité. Jean Bernier, auteur de La Percée (1920, rééd. Agone, 2000) sur la guerre de 1914-1918, analyse dès décembre 1936 les tenants et les aboutissants internationaux de ces événements. Pour sauver l’Espagne et eux-mêmes du fascisme, il presse les révolutionnaires européens afin qu’ils se retournent contre leur propre bourgeoisie. Par défaut, il anticipe la suite exacte du processus : « Sur la momie de Lénine et de la révolution d’octobre, sur le cadavre mort-né de la révolution espagnole, le banditisme impérialiste, dans le sang de millions d’ouvriers et de paysans triomphe une fois de plus du prolétariat international. »
La dénonciation des exactions des agents soviétiques se retrouve dans le journal de voyage de Félicien Challaye, un pacifiste venu à la fin de juin 1937 à Barcelone pour y faire libérer les prisonniers politiques des « fascistes moscoutaires », et dans la préface d’Alfred Rosmer pour le livre de Katia Landau, Le stalinisme en Espagne. Autre témoignage, les souvenirs d’Augustin Souchy qui voit son rêve de communisme libertaire devenir réalité dans de nombreuses zones agraires de la péninsule. De sa participation aux événements d’Espagne, il garde un regret : « Et si nous avions gagné la guerre civile, alors le collectivisme espagnol serait aujourd’hui une troisième alternative entre le capitalisme privé d’une part et le capitalisme d’État de l’autre ». Justement cela même que les impérialismes « démocratiques » ou totalitaires voulaient empêcher au prix d’une Deuxième Guerre mondiale.
Un chapitre sur les films d’époque tournés par Malraux, Ivens, Dieterle et d’importants comptes rendus (livres et films) complètent l’apport bibliographique de ce dossier sur la guerre d’Espagne.
La connaissance arme la révolte. De là vient la haine du fascisme envers la culture et le goût du capitalisme pour les analphabètes. Malgré l’échec annoncé de toute révolution radicale sur la durée, « oui, pourquoi renoncerait-on à l’absolu au nom d’un réalisme qui n’est qu’une suite de démissions et d’oublis sur le chemin de la raison et de la vie ? » (Jordi Bonnels)
HF
 
Tous droits de reproduction réservés © 2006 - 2010 Gavroche. Réalisation web : Black Pulp Scoop Presse.