De Fourier à Godin
(note de lecture parue dans Gavroche n° 150, avril 2007) 
| Le Familistère de Guise de Stephen Mac Say Éditions La Digitale, 2005, 60 p., 9 euros
| En ces temps moroses où la « société » tolère que des gens meurent encore de froid alors que d’autres se baladent repus et comblés, il est temps de revenir à l’utopie et de faire entrer dans les esprits un peu d’air frais de l’histoire de la pensée socialiste.
Les conquêtes de la Révolution française ont été essentiellement politiques et encore, pas pour tout le monde. Les penseurs pré-socialistes, Babeuf puis après lui Fourier, ont posé les fondements d’un autre monde possible face au début du capitalisme, qui, hier comme aujourd’hui, s’appuie sur l’antagonisme fondamental entre le capital et les « forces productives » (pour reprendre le jargon marxiste) ou pour simplifier, entre l’égoïsme des possédants et le bonheur universel. Fourier, piètre « agioteur » (i.e. économiste), ennemi de la violence politique de type Terreur ou Comité de Salut public, réfléchit à un mode universel de communauté : l’association, le phalanstère ou le familistère. Dans ce système, plusieurs familles unies par des liens économiques et moraux vivraient en commun dans des habitations contiguës en contribuant à la satisfaction de leurs besoins généraux et en se servant d’une organisation commune. De son vivant, il ne verra aucune réalisation d’après sa théorie, à l’exception de quelques vagues et éphémères projets. Après sa mort, ses « apôtres » diffusent ses œuvres et en 1842, un simple artisan serrurier, Jean-Baptiste-André Godin, découvre dans Le Guetteur de Saint-Quentin un article sur la théorie de Fourier. L’adhésion est immédiate : « Pour la première fois, je trouvais la Pensée affirmant la Justice et les lois de son équilibre applicables à toutes les actions humaines ». Il devient un ardent continuateur et propagandiste du fouriérisme : « Je suis un phalanstérien… je le serai toujours… L’Idée phalanstérienne enfin résume toutes les aspirations les plus larges, les plus élevées et les plus généreuses de l’esprit humain ». Godin était déjà qualifié péjorativement de « socialiste » parce qu’il payait trop ses ouvriers. Sa recherche et son inventivité vont faire de lui un des plus grands innovateurs sociaux et le premier créateur pratique au milieu du XIXe d’un phalanstère, la Maison Godin. Stephen Mac Say (1884-1972) était un anarchiste, pacifiste, inscrit au « carnet B » pendant la guerre de 1914-1918. En 1928, il publie une étude critique de la Société du Familistère de Guise, Colin & Cie, qui prend la suite de l’ancienne Maison Godin. Au lecteur de se faire une idée ! Que reste-il de nos jours (je parle de 2007) de ce « petit bonheur » en butte à l’hostilité générale (du patronat, du gouvernement mais aussi du mouvement ouvrier « officiel » ou non) resté inégalé pendant plus de 150 ans ? Aujourd’hui, le site existe comme un banal lieu de consommation pour touristes vaguement nostalgiques de mai 68 et subventionné par tout le joli monde bien pensant (municipalité, conseil général et ministère). La page Internet officielle proclame ainsi : « L'usine Godin S.A. développe son propre “produit” touristique depuis le 1er février 2000 autour de son musée sur les productions historiques de l'entreprise : visite sur rendez-vous de l'usine et d'une collection importante de poêles. » Sans commentaire ! Pierre-Henri ZAIDMAN |