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Le culte de la charogne

(note de lecture parue dans Gavroche n° 150, avril 2007)

Anarchisme, un état de révolution permanente
(1897-1908)
d’Albert Libertad
Nouvelle édition revue et augmentée,
Marseille, Agone, coll. Mémoires sociales,
2006, 512 p., 25 euros

Par mesure de salubrité publique, certains écrits mériteraient une distribution gratuite aux populations , telle cette nouvelle édition des articles de Libertad parus dans la presse anarchiste de 1897 à 1908 (1).
Né à Bordeaux en 1875 de parents inconnus, Albert Joseph devient, à Paris, sous le nom de plume de Libertad, un exemple de l’anarchisme le plus intransigeant. Accueilli dans les locaux du Libertaire, il collabore aussi à d’autres journaux : Le Droit de vivre ou Le Journal du peuple, le quotidien dreyfusard de Sébastien Faure. En 1902, il lance les « Causeries populaires » qui le rendent célèbre à Montmartre. Il ouvre une bibliothèque et participe à la fondation de la Ligue antimilitariste où il prône la désertion.
Mais c’est dans les colonnes de l’anarchie que se retrouve la majeure partie de sa philosophie. Les intentions du journal se résument ainsi : « Cette feuille désire être le point de contact entre ceux qui, à travers le monde, vivent en anarchistes, sous la seule autorité de l’expérience et du libre examen. » Et aussi : « On y luttera contre le socialisme et le christianisme, le syndicalisme et le militarisme, le capitalisme et le coopératisme. » Sur ces différents sujets, la manipulation des haines entre pauvres ou entre nations, le terrorisme, le travail utile, la consommation, la « grève des gestes inutiles », etc., sa force subversive reste intacte malgré le temps passé. Sans complaisance, il débusque les faux frères : « Les chefs socialistes ne sont rien d’autre que des coquins et des imbéciles à l’éternelle conquête de l’assiette au beurre. Leur différence avec leurs concurrents c’est qu’ils y parviennent d’une autre façon. »
Iconoclaste, il ironise sur ceux qui, églises ou révolutionnaires, promettent le bonheur dans l’avenir. « O le demain fatidique, le demain des paradis après la mort, le demain des retraites lors de la vieillesse ; le demain d’un monde nouveau après la révolution. Toujours demain. » Dès 1906, dans l’article « Le syndicat ou la mort », il annonce aux ouvriers, séduits par la perspective d’améliorer leurs conditions d’exploitation et l’espoir moins avouable « d’être demain le jouisseur et le patron », les effets à long terme du réformisme : « Les syndicats disciplineront plus fortement qu’elles ne l’ont jamais été les armées du travail et les feront bon gré mal gré, de meilleures gardiennes encore du capital. »
Militant abstentionniste, il fustige les résignés : « Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu toujours l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ? Parce que tu es l’électeur, celui qui accepte ce qui est ; celui qui par le bulletin sanctionne toutes ses misères, consacre toutes ses servitudes. » S’il place le « bétail électoral » et syndical face à ses errements, sa rage a pour cible prioritaire les gouvernements et les institutions. « La lutte n’est pas contre telle ou telle Bastille, contre tel ou tel maître, elle est contre “la” Bastille sous toutes ses formes, contre “le” maître sous toutes ses faces. » L’intitulé de l’État, son niveau de répression, importe peu : « La tyrannie la plus redoutable n’est pas celle qui prend figure d’arbitraire, c’est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité. » De même son opposition à l’armée va au-delà d’un pacifisme superficiel : « Ce ne sont pas surtout des soldats qu’on veut fabriquer, ce sont des électeurs, des ouvriers, des employés, des flics, ce qu’on veut faire de vous, ce sont des honnêtes et des obéissants. »
Cette compréhension des conditionnements sociaux – « tout le travail souterrain de la morale, de la philosophie, des usages qui font accepter comme un fait acquis et inviolable la répartition sociale de la richesse » – rejoint les conclusions les plus avancées des sciences sociales. Avec le recul du siècle écoulé, Alain Accardo constate dans sa préface la lucidité de cette pensée en état de révolution permanente. Les militants révolutionnaires français qui éclairaient le monde des opprimés se sont transformés en une classe moyenne égoïste et corporatiste. Sa lâcheté verrouille le système avec plus d’efficacité que les despotes de l’Ancien Régime.
« La haine seule est procréatrice de vouloir » ; « les anarchistes sont vaincus par l’ignorance et la passivité des autres, aussi travaillent-ils tous les jours à les instruire, à les révolter. » La motivation et l’engagement des activistes du XIXe siècle se sont délités dans l’inertie d’un pays composé d’électeurs et de fonctionnaires. Pourtant l’éthique anarchiste de Libertad peut se vivre à toutes les époques et sous tous les régimes. Issue d’une liberté conquise « contre les forces intérieures et contre les forces extérieures », elle s’incarne d’abord dans l’individu avant de se retourner en masse contre l’organisation sociale tout entière.
Rirette Maîtrejean, qui lui succéda avec Victor Serge à la rédaction de l’anarchie, écrivit de lui que « c’était la manifestation faite homme, l’émeute latente ». Mort jeune, Libertad reste plus vivant que bien des gens qui respirent en apportant leur consentement à l’inacceptable.
HF

1. Elle est augmentée, notamment, de ses écrits antérieurs à la publication de l’anarchie, d’un glossaire des noms et journaux cités, et de commentaires d’un historien et d’un sociologue contemporains.
 
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