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Les Arméniens

(note de lecture parue dans Gavroche n° 150, avril 2007)

d'Élisée Reclus
Éditions Magellan & Cie
192 p., 15 euros

Pour Élisée Reclus (1830-1905), la géographie est une science humaine au plein sens du terme. Elle consiste à étudier les hommes dans leur milieu naturel et culturel, mêlant avec bonheur dimension sociale, historique et bien sûr (géo)politique. Il s’agit bien d’une approche totale fondée sur l’observation intelligente. Son regard, au rythme de la marche, décrit des paysages grandioses et bouleversants dans un style élégant qui n’est pas sans évoquer les carnets de voyage à la mode de son siècle. Il traque au fil des sentiers escarpés, jusque dans les coins les plus reculés du Caucase, ce qu’il y a de singulier et d’universel dans les sociétés humaines qu’il observe. Voyageur infatigable, il le fait avec empathie, avec un souci du détail et une concision sans complaisance, d’où est exclu tout ethnocentrisme, et chose qui paraît incongrue aujourd’hui, sans une once de narcissisme.
Cette étude minutieuse des liens complexes que des sociétés voisines tissent entre elles passe nécessairement par la compréhension de leurs représentations et de leurs croyances et par une description minutieuse de leur organisation sociale, donc une exigence de terrain qui, après avoir planté le décor, prend soin de ne rien négliger. Et si à cela, vous ajoutez un réel talent littéraire, vous avez entre les mains une œuvre hors du commun. Signalons pour mémoire que la revue Hérodote a consacré un numéro à Élisée Reclus (n° 117, deuxième trimestre 2005) dans lequel on trouvera de quoi nourrir et poursuivre la connaissance de l’homme et de son œuvre. Par ailleurs, on peut aussi lire l’article de Béatrice Gilbin, « Géographie et anarchie : Élisée Reclus » dans Hérodote (n° 2, 1976).
Mais pour l’heure, la lecture des Arméniens comblera le lecteur. Une petite maison d’édition, Magellan & Cie, vient en effet de publier un extrait de la Nouvelle géographie universelle issu de « L’Asie russe » et « L’Asie antérieure ». Où l’on découvre aux confins des empires russe, ottoman et perse, une région qui était peuplée d’Arméniens, de Kurdes, de Géorgiens et de montagnards du Caucase, région où « l’étranger est très bien accueilli quand il se présente en hôte ». Ces peuples qui vivent dans un climat rude sont soumis à la brutalité du colonialisme russe qui cherche à russifier les territoires conquis et aux ambitions totalitaires des sociétés islamiques qui cherchent à dominer idéologiquement, jusque dans l’intimité du sujet, les populations qu’elles soumettent de gré ou de force. « Les haines religieuses contribuent à l’œuvre de destruction, du moins en Perse, car les trois quarts des Kurdes sont sunnites fervents, et les Iraniens, en qualité de chiites, croient bien faire en opprimant ou tuant les hérétiques. »
Une fois contrôlés militairement et économiquement, ils sont aussi soumis aux manœuvres des gouvernements de ces empires qui s’affrontent pour le contrôle de ces montagnes stratégiques, mais qui surtout cherchent à imposer un contrôle social et politique sur des peuples traditionnellement rebelles. Il est, de ce point de vue, particulièrement émouvant de découvrir l’Arménie turque. Car aujourd’hui, il n’en reste rien, pas une trace. Ce peuple fut, on le sait, éliminé deux fois, d’une part lors du génocide de 1915 puis, ensuite, dans la mémoire collective à cause de sa négation. Le génocide de la mémoire est sans doute le plus habile et certainement le plus moderne, en tout cas le plus réussi du XXe siècle.
L’ouvrage se conclut par la description des Arméniens de Constantinople. En nous expliquant que cette « nation » s’administrait elle-même pour toutes ses affaires, l’auteur nous aide à mieux comprendre pourquoi elle fut éradiquée de la société turque. Car l’enjeu pour l’État étant le contrôle social et la réduction au silence de tous les espaces politiques qui échappent à son contrôle, il semble logique que le militarisme turc ait estimé, et estime toujours, que ces fidèles orthodoxes de la région devaient disparaître purement et simplement.
Jean-Luc DEBRY
 
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