Paroles de mineurs
(note de lecture parue dans Gavroche n° 151, juillet 2007) 
| de Constant Malva Présentation de Michel Ragon, Éditions Omnibus, 800 p., 25 €
| Lorsque l’on aborde le courant prolétarien en Belgique francophone, le nom d’Alphonse Bourlard, alias Constant Malva, vient naturellement à l’esprit. De 1919 à 1940, ce forçat du pic et de la plume cumula à ses descentes journalières dans le trou la rédaction d’une œuvre poignante et sobre où il dépeint mieux que quiconque le morne quotidien des « gueules noires ». Lire Malva, c’est côtoyer ce petit peuple des entrailles de la terre, éprouver ses misères et surtout la lame de fond de son ennui viscéral. L’espoir tient une maigre place ici et s’il vient à surgir, ce n’est que pour retomber très vite dans le rythme des travaux et des jours, qui reprend inlassablement son cours et endolorit, et broie, et vous déglingue avant l’âge la jeunesse et le corps.
Entré en littérature grâce à l’appui de Henry Poulaille, Malva sera souvent salué mais jamais pleinement reconnu, ce qui empêchera la parfaite éclosion de son talent. Il faut admettre que son style et son ton ne s’apparentent ni aux harangues révolutionnaires ni au militantisme actif auquel se prêteront plusieurs de ses contemporains. Ainsi, dans L’Histoire de ma mère (1932), les petites gens s’expriment dans un langage policé et poussent la délicatesse jusqu’à s’apostropher au subjonctif passé… La narration, si elle touche par son vérisme, reste d’une facture classique et souffre d’un certain purisme autocorrecteur, propre à nombre de créateurs belges de l’époque, avides de se voir agréés dans le giron du tropisme parisien… Du coup, on n’entend pas vraiment « parler peuple » dans ces pages, qui n’en gardent pas moins une indéniable valeur de témoignage sur la condition – et plus encore les affres intérieures – des écrivains-travailleurs. Malva, que Victor Serge taxait de « mineur d’opérette » parce qu’il le voyait fréquenter des personnes n’appartenant guère à son milieu, rompra avec le cliché exalté et idéologisé qui collait à sa caste dès l’incipit d’une confession aux accents sans détour, Un mineur vous parle (1948). Il y explique que, loin d’être une profession transmise par tradition, ce métier se contracte plutôt par reproductibilité et avec un sentiment de fatalité résignée ; de ce fait, il ne peut être aimé par ceux qui l’exercent. Malva déplore la grossièreté des hommes du fond tout en prenant acte du mépris dans lequel ils sont tenus. Se refusant de juger ceux dont il partagea le sort, il soutient : « À quelqu’un qui reprocherait au mineur sa mentalité, je pourrais répondre qu’il a la mentalité inhérente à son métier. Si au lieu de travailler dans le charbon et la pierre, cet homme travaillait dans la farine, son langage prendrait probablement une autre couleur. » Malva développe donc une vision sans concession du monde minier. Il dénonce les injustices, l’insalubrité doublée de mesures d’hygiène en général inefficaces, la « sale mentalité » des ouvriers qualifiés, les médisances et les racontars, l’inflexibilité des patrons, et même les mauvais traitements infligés aux chevaux, forcés à trimer sans discontinuer. Les enjeux de ce dernier combat peuvent paraître futiles au regard de l’immense détresse de ces familles naissant, trimant et crevant dans un ultime crachat à l’ombre des terrils. Pourtant, Malva revendique une conscience chevaleresque tournée vers les êtres les plus vulnérables. Après avoir conté qu’il a non pas acheté ou volé, mais trouvé par hasard son premier stylo Parker, il revient sur la portée de ce signe providentiel et ses rejaillissements sur sa destinée : « Qui dit que ce stylo a été perdu ? Qui dit qu’il n’est pas magique ? Qui dit qu’il n’a pas été posé là, à mon intention, par quelque bon génie, par Dieu lui-même ou par un de ses anges ? Jadis, les preux allaient chercher leur épée miraculeusement déposée dans une chapelle ou dans quelque buisson. Qui dit qu’il n’en est pas de même pour moi ? N’est-ce pas une épée, ce stylo avec sa garde en or ? Comme les anciens chevaliers, je combats pour l’honneur d’une dame : la sainte Vérité. […] j’ai juré de défendre les plus déshérités parmi les êtres que Dieu a créés. Je n’ai pas seulement, à l’aide de ma plume, défendu les plus faibles parmi mes compagnons de travail, c’est-à-dire les jeunes et les vieux, j’ai défendu les animaux qui, eux, ne peuvent s’exprimer d’aucune façon ; j’ai défendu tout spécialement les chevaux de fond. » Après ces passages où se mêlent à la fois acuité et naïveté, le récit de Malva se fragmente en souvenirs d’enfance puis en évocations du sol natal, le Borinage, de ses vicissitudes historiques et de ses joyeuses ducasses, de ses proverbes couillus où le diable traîne toujours un peu, de ses figures majeures et de ses gens « gais mais qui savent que la vie leur est mesurée ». L’image d’un auteur monolithique vole en éclats devant une telle disparate de genres, car, même s’il y conserve un décor immuable, Malva s’essaye au roman (Le Jambot), aux portraits et aux scènes sur le vif (Borins, Un de la mine) et enfin au journal intime, dans un texte sublimement intitulé Ma nuit au jour le jour. C’est dans cette tranche de vie « commencé[e] à une date prise au hasard et terminé[e] à la même date de l’année suivante », que Malva touche à l’accomplissement. Il passe de la description clinique de ses épuisantes heures dans la fosse à celle, sans fard, de ses frustrations d’artiste inabouti, se sentant de plus en plus isolé, quand ce n’est pas oublié, de ses pairs. Il y aurait davantage de choses à dire à propos de ce volume consacré à Malva. Pour conclure, on pourrait céder la parole à Poulaille, Rolland ou Barbusse, qui surent lui accorder leur confiance. Mais il semble autrement essentiel d’écouter Michel Ragon, qui le compta parmi ses familiers et n’hésite pas à le ranger à côté d’une Simone Weil : « À chaque voyage à Paris, difficilement organisé étant donné son peu de ressources, il venait me voir dans ma petite mansarde de la rue des Saints-Pères. J’ai beaucoup aimé cet homme au long corps maigre et aux cheveux roux frisés, cet homme blessé, si affectueux, si persuadé de son originalité d’écrivain malgré l’insuccès persistant de ses livres. À la fois orgueilleux et modeste. » Il n’y a qu’un ami pour vous résumer, en deux épithètes, toute la densité d’une existence… Frédéric SAENEN |