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Le parler populaire de Jehan Rictus

(note de lecture parue dans Gavroche n° 151, juillet 2007)

Les soliloques du pauvre
de Jehan Rictus
Éditions Blusson
160 p., 16 €

...Le Cœur populaire
de Jehan Rictus
Éditions Blusson
160 p., 16 €


Les éditions Blusson font œuvre de salubrité publique en publiant des textes de Jehan Rictus. Il fallait en effet la patience et l’obstination du passionné pour se procurer Les Soliloques du pauvre illustrés par A. Steinlen, édités dans la collection Les Introuvables chez L’Harmattan en 1994. La lecture de ces deux textes est donc l’occasion de se replonger dans une époque et son phrasé, dans un temps où l’écriture exprimait le social comme il se vivait, de front et dans toute sa rugosité. Dans ses poèmes, Jehan Rictus emploie un langage populaire parlé, âpre et chantant, où le son des mots brutalise une diction surgie des ruelles et des bouges du Paris des pauvres. Pour décrire ce qu’il connaissait par cœur, la vie de vagabonds, Jehan Rictus recrée un phrasé rythmé qui porte la marque d’une culture méprisée. Théophile Briant (Poètes d’aujourd’hui, Ed. Pierre Seghers, 1960) précise que le langage propre aux Soliloques du pauvre occupe une place particulière dans l’œuvre du poète. Le ton et le vocabulaire de ce recueil sont humbles et directs, dit-il. Ils pulsent avec la hargne que donnent les privations, la souffrance, le froid et la faim et sonnent juste.
Jehan Rictus (1867-1933) est né à Boulogne-sur-Mer sous le nom de Gabriel Randon. Cet enfant naturel vit une vie difficile dans un siècle où la bourgeoisie haineuse et recluse dans ses rites et sa religiosité considère que les « classes dangereuses » ne sont dignes d’aucune considération. En marge du prolétariat urbain, une foule de déclassés vivant au jour le jour de petits boulots hante Montmartre. Jehan Rictus en est. Autodidacte, il couche sur le papier cette culture orale, souvent tonitruante, dure et imagée.
Le 12 décembre 1896, Jehan Rictus se produit avec ce texte aux Quat’z’Arts et goûte enfin au succès. Du jour au lendemain, il connaît les ovations de la clientèle montmartroise. La publication de ses poèmes et de ses chansons lui vaut les compliments très remarqués de Mallarmé et de Léon Bloy. Les Soliloques du pauvre sont publiés en 1897 et en 1914, Le Cœur populaire sera son dernier grand texte. La fin de sa vie est plus troublante, comme si le succès et la reconnaissance avaient eu raison de sa rage et de sa révolte. Emporté par la vague nationaliste qui submerge la France et à laquelle il adhère sans aucun esprit critique, après la guerre, il milite aux Camelots du roi. Et en 1930, il sera décoré de la Légion d’honneur.
Quoi qu’il en soit, il faut relire ses deux grands textes. Aujourd’hui encore, ils demeurent les symboles de la souffrance de ceux qui, journaliers, miséreux, errants et maudits, tentent de survivre dans les marges de « la bonne société », et pour les misères et les joies desquels la rue forme une sorte de refuge.
Jean-Luc DEBRY
 
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