Cahiers Henry Poulaille n° 10 (note de lecture parue dans Gavroche n° 152, octobre 2007) 
| Correspondance 1925-1947 Éditions Plein Chant 199 p., 20 €
| Les Cahiers Henry Poulaille, produits par une de ces associations qui, vaille que vaille, accomplissent un travail salutaire, et les éditions Plein Chant, publient la correspondance entre Émile Guillaumin et Henry Poulaille. Elle couvre la période allant de 1925 à 1947. L’écrivain ouvrier et l’écrivain paysan, le rat des villes et le rat des champs, tous deux en prise directe avec le social, nous ouvrent ainsi les coulisses d’une intense activité éditoriale et d’une amitié émouvante. Voici des écrivains libres, comme le rappelle la présentation (1933) de la revue Prolétariat, non professionnels des lettres, qui n’ambitionnent que de servir une cause, celle de l’expression authentiquement prolétarienne.
Récits, revues, articles, leur production est importante, jamais anodine. Mais les difficultés sont innombrables, les embûches constantes, les réactions hostiles nombreuses. Et, en la circonstance, nous ne pouvons que nous sentir proches d’Émile Guillaumin qui fait tristement remarquer à son ami qu’un si petit nombre de lecteurs sollicités par la multiplication des publications militantes n’augure pas d’un contexte économique favorable à leur pérennité. Les deux amis épris de littérature, lestés par un quotidien souvent éprouvant, portant sur leurs épaules la charge d’un travail harassant et d’une famille, sont des militants engagés confrontés aux difficultés du temps dans un contexte politique où il n’était pas simple de ne pas se soumettre à des directives dictées par le pouvoir. Il faut saluer le travail de Jean-Paul Morel et Patrick Ramseyer, qui ont intégré des documents fort intéressants. Le projet de création d’un Nouveau monde, signé Paul Vaillant-Couturier (publié dans l’Humanité en juin 1932) est un remarquable complément, car ce rappel à l’ordre adressé à Henri Barbusse (créateur et animateur de la revue hebdomadaire Monde) donne une idée de la pesanteur du climat politique de l’époque. Il mérite à lui seul une lecture attentive. On trouvera aussi en annexe une pétition contre la répression en Russie signée par Émile Guillaumin, et datée de juin 1924. À laquelle semble faire écho, onze ans plus tard, la protestation de Guillaumin, saluée par Poulaille, en faveur de Victor Serge. Mais quoi qu’il en soit, ce qui ressort à la lecture de ces lettres, c’est surtout l’obstination de leurs auteurs. Ils cherchent sans cesse à toucher le public le plus large possible. Leurs difficultés avec le monde de l’édition révèlent d’authentiques écrivains amoureux d’une littérature prolétarienne qui ne soit pas écrasée par ces caricatures que sont le populisme et la littérature de mots d’ordre. Une littérature à ras d’homme, en somme. Jean-Luc DEBRY |