Dans l’enquête sur la mort de Charles Foster Kane dans le film éponyme d’Orson Wells (1941), chaque témoin évoque un aspect différent du personnage disparu, à tel point que, plus l’enquête avance, plus le spectateur a du mal à cerner quelle était la véritable personnalité du défunt… Les commentaires sur Auguste Blanqui (1805-1881) n’échappent pas à ce kaléidoscope d’impressions contradictoires qui touchent les hommes publics les plus controversés. Ainsi, l’un de ses plus célèbres contemporains, Alexis de Tocqueville, ne pouvait évoquer son souvenir sans mentionner le
« dégoût » et l’
« horreur » que lui inspirait un homme qui
« semblait avoir vécu dans un égout » : jugement logique, sinon équitable, d’un partisan du maintien de l’ordre établi, fut-il
« éclairé », contre un partisan acharné de la révolution sociale. Les épigones de Blanqui ont ensuite transformé sa pensée en une doctrine, le blanquisme, dont on s’accorde à considérer qu’elle constitue
« le lien nécessaire entre la première pensée socialiste française et le marxisme » et en fait une variante de la social-démocratie et du léninisme avant la lettre.
Pourtant, dès 1897, le journaliste Gustave Geffroy (1855-1926) consacra à Blanqui une belle biographie dont le titre,
L’Enfermé, résume à lui seul la situation d’irréductible qui fut la sienne sa vie durant ; puis l’historien du mouvement social Maurice Dommanget (1888-1976) établit son importance dans la genèse du mouvement révolutionnaire français. Chaque époque découvre, ou redécouvre, donc son œuvre à partir de ses propres préoccupations. Il faut d’ailleurs souligner au passage – et ce n’est, on s’en doute, pas l’effet du hasard – que l’on ne dispose toujours pas de l’intégralité des écrits de Blanqui qui couvrirait une vingtaine de volumes. De 1830 à 1880, la présente édition propose un large choix de textes qui permet d’en finir avec la légende en se confrontant directement à l’œuvre. Comme l’écrivaient Miguel Abensour et Valentin Pelosse, lire Blanqui c’est
« aider à libérer l’enfermé » tant il est vrai qu’aucun État au monde ne pourrait le tolérer, aujourd’hui moins que jamais
(1). Blanqui va en effet droit au but et prône la rupture non seulement avec les ennemis déclarés de l’émancipation, mais avec ses faux amis, toujours prompts à arrondir les angles de la critique. Ainsi dans sa lettre à Maillard (juin 1852), il écrit :
« Qu’est-ce qu’un démocrate, je vous prie ? C’est là un mot vague, banal, sans acception précise, un mot en caoutchouc. Quelle opinion ne parviendrait pas à se loger sous cette enseigne ? […]
Les roués se complaisent dans ce vague qui fait leur compte ; ils ont horreur des points sur les i. Voilà pourquoi ils proscrivent les termes : prolétaires et bourgeois. Ceux-là ont un sens clair et net ; ils disent catégoriquement les choses. C’est ce qui déplaît. » Blanqui, lui, ne transigea ni sur la lutte des classes ni sur la nécessité de la révolution, la considérant comme une chose trop sérieuse pour être laissée au bon vouloir de l’improvisation face à un ennemi sans merci. Ainsi les journées de juin 1848 démontraient le
« défaut d’organisation » des insurgés :
« Pour se rendre compte de leur défaite, il suffit d’analyser leur stratégie. » C’est sans doute cette préoccupation récurrente qui fait de Blanqui un auteur qui nous parle encore aujourd’hui, les avancées comme les reculs des mouvements sociaux devant se juger à cette aune, et uniquement à celle-ci.
CJ
1. Auguste Blanqui, Instructions pour une prise d’armes & L’Éternité par les astres (textes établis et présentés par Miguel Abensour et Valentin Pelosse), La Tête de Feuilles, 1973, p. 203.