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De mémoire

(note de lecture parue dans Gavroche n° 152, octobre 2007)

Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse
de Jann-Marc Rouillan,
Marseille, Agone, coll. « Mémoires sociales »,
206 p., 14 €



« Je me lance dans ce texte sans plan établi. Je me jette à l’eau, je nage dans un océan d’amitié, de camaraderie, de passion et de vie… de mort aussi. »
Le premier opus des souvenirs de Jann-Marc Rouillan emporte nos renoncements dans le tourbillon – révolution, castagne et rock – des années 70. Adolescent de dix-huit ans enragé d’émancipation, non sevré des rêves du printemps 68, l’auteur largue les amarres familiales. En compagnie d’Henri l’ouvrier et d’Enric, le fils de réfugiés républicains, il s’installe en périphérie toulousaine. Devenu galion pirate, le pavillon abrite l’activisme permanent de ces « jours du début ». Les insurgés, Mario le lycéen, Cricri ou le Grand blond abandonnent à peine l’enfance. Sur la table de la cuisine, les tartines du goûter voisinent encore avec les cocktails Molotov. Leurs expéditions, toujours politisées, virent souvent à l’équipée burlesque. Les armes restent celles de Gavroche : galets de la Garonne et manches de pioches. L’âme d’artiste du jeune Rouillan s’émerveille de la beauté radicale des incendies et de « l’interdit jeté à terre ». Une précocité de pensée et une conscience politique issues d’une période et d’un milieu spécifiques. À Toulouse, capitale des « Rouges » en exil, collabos impunis et résistants spoliés se côtoient dans une atmosphère empoisonnée de vendettas inassouvies. Les enfants d’après-guerre y sont bercés des faits d’armes de la révolution libertaire espagnole ainsi que des exploits et des drames des résistances au fascisme. Héritiers des luttes de leurs pères, éclos au vent des lacrymos de mai 68, ils s’empoignent aussi avec celles de leur époque. Bombes US sur le Vietnam, septembre noir, exactions militaires en Afrique, dictatures sud-américaines. L’heure n’est pas à l’indifférence. Anars, maoïstes, guévaristes, trotskistes, des soubresauts de l’agitation lycéenne, étudiante ou ouvrière. Augmentée d’une vingtaine « d’enragés » les acolytes de la rue d’Aquitaine se baptisent Groupe autonome libertaire « Vive la Commune ». Un temps compagnon de route des maos de la Gauche prolétarienne, ledit groupe ne cède rien à quiconque de son indépendance.
« La musique électrisait alors nos vies, tel l’oxygène que nous respirions, le rythme du sang dans nos vaisseaux. »
De toute l’Europe, la jeunesse « lève le camp » en des migrations musicales vers les grands festivals rock. Rouillan veille à se maintenir dans l’œil du cyclone. Baston contre les Hells Angels sur l’île de Wight, photo underground aux côtés de Jimi Hendrix. Infatigable, il balance des pavés le matin à la Mutualité ; avant de s’inviter le soir « à la cour du roi musicien », King Crimson.
« Diminuer l’intensité de la vie c’est diminuer l’intensité du bonheur. Le bonheur entendu comme la plus large satisfaction de nos sens à toute heure de notre vie (1). » Amour libre, alcool, shit, LSD, sans fuir ni se perdre, cet ardent programme s’applique en de multiples expérimentations. Malgré la cadence échevelée donnée à son existence pointe le sentiment de s’enliser dans les revendications rituelles et la routine contestataire.
Le service militaire, rendu obsolète par l’efficacité de la castration éducative, cathodique et cybernétique, enrôlait encore pour un dernier dressage avant le salariat. Fidèle à son intransigeance, l’appelé Rouillan refuse de l’esquiver par les échappatoires autorisées : coopération, objection, réforme P4. Ce choix de l’insoumission se révèle une bifurcation cruciale ; chemin de radicalisation en ce qui concerne l’avant-garde de la gauche extrême, voie du compromis chez les moins résolus. En Allemagne, en Italie, d’autres se tournent vers la lutte armée afin d’atteindre les buts de la politique révolutionnaire. Près de la ville rose, la cause basque attire vers l’ETA jusqu’aux curés. Au-delà des Pyrénées, le moloch à gueule de Franco demeure insatiable du sang de ses adversaires. Le rapprochement avec les anciens guérilleros de 1936 anime l’utilisation d’armes et de faux papiers. D’incessants passages de frontière alimentent en matériel d’imprimerie volé en France les opposants à la dictature. Radicaux barcelonais et anarchistes du sud-ouest forment le Mouvement ibérique de libération-Groupe autonome de combat (MIL-GAC). Aux tabassages policiers hexagonaux et séjours initiatiques en prison se substituent la clandestinité, l’éventualité des tortures et de la mort aux mains des bourreaux franquistes.
Loin de la désespérance filtrant de ses chroniques carcérales, De Mémoire éclate en bombe incendiaire à la face du lecteur. Protagoniste, héraut et mémorialiste, Jann-Marc Rouillan dissipe l’oubli et les malentendus.
Présentée en troupe de fanatiques sans cause par les méthodes de désinformation habituelles, la génération du « changer la vie » et « transformer le monde » y retrouve ses origines, son identité intime. Celle de la dernière guérilla sociale du monde occidental. Un défi aux forces du pouvoir et de l’argent payé de mort et d’enfermement illimité par des milliers de militants. Un échec qui a comme conséquence le déferlement actuel du droit du plus fort sur les moindres recoins de la planète. « L’État a déclenché un fléau de balles de bombes et de mots incendiaires voici vingt ans, et a semé l’Asie d’Idées excrétées dans les toilettes de Washington. Maintenant la grande peur a fait le tour du monde et déborde dans l’air gris journal. » (Allen Ginsberg)
Rescapé du dernier carré de survivants, prisonnier depuis plus de vingt ans, Rouillan témoigne de l’impossibilité d’éradiquer la transmission des rébellions populaires. Fouettée au sang, la mémoire remonte à la surface. Aux États-Unis, un 11 septembre 2001 répond d’un 11 septembre 1973 meurtrier au Chili. En France, en 2007, sur les murs des usines occupées les ouvriers tracent le sigle, le nom, la date, d’une action directe comprise et retenue. Malgré l’adoubement des gens de lettres, séduits par le romantisme flamboyant de son écriture, et l’attrait charismatique qu’exerce la liberté de cet emmuré sur les consciences repenties, Rouillan demeure hors de portée de toute récupération littéraire ou politique. Négation vivante du principe d’autorité, il garde avec les siens, comme à vingt ans, « la pureté originelle, celle des anges révoltés définitivement débarrassés des funestes scories de la soumission ».
HF

1. Albert Libertad, Le Culte de la charogne, Agone, coll. « Mémoires sociales », 2006.
 
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