La première moitié de ce petit opuscule reproduit un article du chercheur américain Mike Davis, bien connu en France depuis la traduction de son ouvrage,
City of Quartz. Los Angeles capitale du futur (1998),
qu’il ne faut pas manquer
(1). Dans ces quelques pages denses, claires et informées, il établit un constat accablant et inquiétant de l’état du monde et d’une évolution en cours du capitalisme avec une roborative étude sur Dubaï, cette ville-État du Golfe persique d’un million et demi d’habitants qui est aujourd’hui, après Shanghaï, le plus grand chantier du monde. Afin d’en faire
« le berceau d’un monde enchanté entièrement dédié à la consommation la plus ostentatoire », cet ancien village de pêcheurs est devenu en moins de deux décennies une métropole mondiale qui a déjà dépassé Las Vegas,
« cette autre vitrine du désir capitaliste, dans la débauche spectaculaire et la surconsommation d’eau et d’électricité », multipliant des dizaines de méga-projets extravagants, en cours de réalisation ou en élaboration avancée, dont des îles artificielles reproduisant les pays du monde, le plus haut gratte-ciel de la planète, un hôtel de luxe sous-marin, un giga-centre commercial, une piste de ski indoor, etc. On peut déjà y séjourner, si l’on peut dire, dans l’hôtel sept étoiles Burj Al-Arab pour 5 000 dollars la nuit et y croiser une clientèle de familles royales arabes, de rock stars anglaises et de milliardaires russes.
Mais l’envers de ce gigantesque décor consumériste pour nouveaux riches au mauvais goût superlatif est nettement moins reluisant. D’abord, par son lieu géographique, la ville est à proximité de la zone des conflits du Proche-Orient : elle participe donc d’une politique de la peur, caractéristique principale de l’état actuel du capitalisme avancé sur tous les continents – celui-ci allant même jusqu’à tirer le plus grand profit des catastrophes qu’il produit comme l’a établi par ailleurs Naomi Klein. Le système politique oligarchique de la ville-État est, comme l’écrit l’auteur,
« l’incarnation du rêve des réactionnaires américains – une oasis de libre-entreprise sans impôts, sans syndicats et sans partis d’opposition (ni élections, d’ailleurs) ». Le tableau ne serait pas complet si l’on ne disait pas l’essentiel : ces chantiers pharaoniques sont tous construits par une majorité de serfs invisibles – main-d’œuvre immigrée réduite quasiment à l’esclavage et dépourvue de tout droits sociaux.
À l’encontre des chantres de la « démocratie de marché », du « développement durable » et du capitalisme vert, l’exemple de Dubaï démontre qu’une partie de l’élite capitaliste mondiale se lance dans une véritable fuite en avant : elle fait absolument fi de tout ce qui pourrait entraver sa soif inextinguible de profit à court terme et l’hédonisme primaire de sa folie consumériste, sacrifiant sans vergogne non seulement, dans l’immédiat, l’intérêt du plus grand nombre, mais aussi, à moyen terme, celui de l’humanité tout entière en dehors d’une infime minorité de privilégiés obnubilés par les satisfactions de leur ego.
CJ
1. On peut le lire ici et là. Signalons aussi, du même auteur, Petite histoire de la voiture piégée, Zones/La Découverte, 2007.