1917, la révolte des soldats russes en France
(note de lecture parue dans Gavroche n° 154, avril 2008)  | de Rémi Adam, Les Bons caractères, 2007, 283 p., 13,50 € |
20 000, c’est le nombre de soldats russes ayant combattu dans les tranchées sur le front français durant la Première Guerre mondiale, en vertu d’un accord entre le gouvernement français et le régime tsariste. La Russie manquait d’armes, la France avait besoin de bétail humain à opposer à la machine militaire allemande… Ce que ni l’un ni l’autre État n’avait prévu, c’est que ces troupes russes dont on louait, évidemment, le courage et la discipline, seraient happées au printemps 1917 par l’annonce de l’abdication de Nicolas II…
C’est cette histoire que nous conte Rémi Adam dans un livre intitulé 1917, la révolte des soldats russes en France, publié par une jeune maison d’édition de la région parisienne, Les Bons caractères.
L’annonce de l’abdication de Nicolas II bouleverse la piétaille comme les gradés. La piétaille, ouvrière et paysanne, usée par une année passée dans la boue, qui a perdu nombre des siens dans les corps à corps sanglants, ne peut accueillir qu’avec intérêt les bouleversements politiques en cours dans la mère patrie. Elle ne rêve que d’une chose : revenir au pays, même si c’est pour lutter sur le front oriental, et participer au mouvement populaire. Dans le corps des officiers, c’est la crainte qui domine : sans l’ombre tutélaire du tsar, comment maintenir l’ordre et la discipline ? Comment « changer pour que rien ne change » en somme, comment légitimer aujourd’hui la discipline brutale et non avare de châtiments corporels, non plus au nom du Tsar de toutes les Russies mais au nom de Kerenski et de son gouvernement provisoire ?
Impossible de cacher la nouvelle à la troupe. La communauté russe exilée en France s’évertue à informer les soldats des premiers pas de la révolution russe. Elle leur parle de soviets, de réforme agraire. Les offensives militaires meurtrières d’avril 1917 finissent de convaincre les hésitants : le retour en Russie est sur toutes les lèvres. Rapidement la situation devient intenable : l’état-major français, craignant que le désordre du corps expéditionnaire russe ne rejaillisse sur des troupes françaises secouées par des mutineries, décide de les éloigner du champ de bataille et de les cantonner en Creuse au camp de la Courtine. Là-bas, durant quelques mois va se dérouler un face-à-face terrible entre des membres du corps expéditionnaire acquis aux idées de la Révolution et l’état-major russe qui s’appuie sur une partie des troupes qui lui est restée fidèle.
Rémi Adam nous fait partager les hésitations des uns et des autres relatives à la nature du nouveau régime russe, les atermoiements des états-majors et gouvernements respectifs qui ne savent comment gérer des soldats armés, échappant à leur contrôle. À la fin de l’été, la décision est prise : il faut soumettre les mutins. Ainsi, au cours du mois de septembre 1917, à plusieurs centaines de kilomètres du front, l’armée française et les troupes russes fidèles au gouvernement provisoire vont bombarder le camp de la Courtine. Trois jours plus tard, elles obtiennent la reddition des mutins. Combien de morts ? Nul ne le sait. Plusieurs centaines, assurément, morts sous les bombes, tués par balles ou liquidés après coup.
Mais ce massacre ne mettra pas un terme à la sédition, d’autant que la figure de Lénine vient supplanter celle de Kerenski. Si quelques soldats russes consentiront à remonter au front, si d’autres, la majorité, accepteront d’intégrer des compagnies de travailleurs volontaires, d’autres encore refuseront catégoriquement de participer plus longtemps à la Grande Boucherie. Ces irréductibles seront incarcérés ou envoyés en Algérie. Ce n’est qu’en 1919 que le gouvernement bolchevik obtiendra leur rapatriement en échange de membres de la mission militaire française en Russie.
Christophe PATILLON |