Accueil Livres Tous propriétaires !

Tous propriétaires !

(note de lecture parue dans Gavroche n° 157, janvier 2009)

Du triomphe des classes moyennes
de Jean-Luc Debry
Homnisphères, 2008, 170 p., 14 €


Dans son journal de juin 1940, revenant sur l’aveuglement des gouvernements devant les dangers de la situation internationale, George Orwell nota que la lucidité des gens ordinaires tenait sans doute « au simple fait de ne pas se laisser aveugler par des intérêts de classe » et insistait sur l’importance de « saisir dans quelle sorte de monde nous vivons ». Et c’est bien ces expressions qui viennent à l’esprit quand on lit le petit essai de Jean-Luc Debry, pour un contexte, bien sûr, tout à fait différent. Passant outre sa condition d’« employé modèle », il tente avec clairvoyance d’objectiver des phénomènes sociaux dont l’omniprésence et la massification ont permis la naturalisation dans l’esprit de la plupart de nos contemporains. Celle-ci rend leur critique difficile et englue chacun dans un présent perpétuel où l’avenir ne se conçoit plus autrement que comme une répétition du présent, seulement différenciée par les « progrès » de la consommation et l’achat « indispensable » qui permet de rester dans la norme et de vérifier que l’on fait toujours partie des « inclus », alors que la peur du déclassement et de l’exclusion gagne les mieux installés. Bien écrit et facile à lire malgré l’aridité du sujet, ce livre propose une critique radicale de l’organisation sociale actuelle et des modes de vie et de représentation qui l’accompagnent. La deuxième partie, « Observations psycho-géographiques », est sans doute la plus réussie par la description de ce que l’auteur, à la suite de Marc Augé, nomme des non-lieux : l’autoroute, l’aire d’autoroute, la chaîne hôtelière, le centre commercial et l’hypermarché, la rue piétonne, le village-témoin – illustration grandeur nature du mythe de la ruralité perdue pour touristes pressés. Mais si l’auteur excelle dans la photographie des principaux stigmates de la modernité, on a un peu plus de mal à le suivre dans ses considérations historiques. En effet, il s’en tient à dénoncer l’acculturation ouvrière à partir des années 1960-1970, alors même que ses références aux travaux de Siegfried Kracauer sur les employés ou à la pièce de Brecht, La noce chez les petits-bourgeois, montrent que le phénomène participe d’un des principaux mécanismes de reproduction sociale du système capitaliste depuis la fin de la Première Guerre mondiale (1). On pourrait aussi citer le roman méconnu de George Orwell, Un peu d’air frais, long monologue d’un employé quadragénaire qui déclare : « Nous sommes tous de respectables propriétaires – des conservateurs, des béni-oui-oui, des lécheurs de bottes. Qui oserait tuer la poule aux œufs d’or ? Et le fait de ne pas être vraiment propriétaires, d’être toujours coincés par les versements et de vivre dans l’effroi que quelque chose se produise qui nous empêche de faire face au dernier – ces choses rendent la situation encore pire. Nous sommes tous achetés et qui pis est avec notre propre argent. Chacun de ces pauvres gogos sous la botte qui se saignent aux quatre veines pour payer au double de sa valeur une maison de poupée dite Belle Vue parce qu’elle n’a pas de vue et que la sonnette ne marche pas – chacun de ces crétins se ferait tuer sur le champ de bataille pour préserver son pays du bolchevisme (2). »

Jean-Luc Debry indique à plusieurs reprises que « la petite bourgeoisie est devenue la “classe” dominante » et c’est sans doute sur ce point que son livre mériterait le plus d’être discuté… et contesté. Il n’en reste pas moins extrêmement utile et efficace pour décrire, et dénoncer, les conditions de (sur)vie dans un cauchemar climatisé en passe de dominer sans partage les sociétés dites développées…

Charles JACQUIER

1. Le livre de Kracauer, Les Employés. Aperçu de l’Allemagne nouvelle (Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2004) a été écrit en 1929 ; la pièce de Brecht écrite en 1919 a été montée pour la première fois à Francfort en 1926.
2. George Orwell, Un peu d’air frais [1939], Champ libre, 1983, p. 21-22.
 
Tous droits de reproduction réservés © 2006 - 2010 Gavroche. Réalisation web : Black Pulp Scoop Presse.