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Lettres et carnets

(note de lecture parue dans Gavroche n° 157, janvier 2009)
Lettres et carnets

de Hans et Sophie Scholl
Traduit de l’allemand, préfacé et annoté par Pierre-Emmanuel Dauzat,
Tallandier, 2008, 368 p., 23 €


Au sortir de la guerre, face à la RDA qui se présentait comme l’héritière des milliers de résistants communistes allemands assassinés, la RFA conservatrice et alliée des Américains chercha à se revendiquer elle aussi d’une filiation avec la résistance antinazie. Dans son panthéon, à côté du comte Claus von Stauffenberg, auteur de l’attentat du 20 juillet 1944 et représentant des anciennes élites, elle plaça Hans et Sophie Scholl, membres du groupe d’étudiants la Rose blanche, décapités à 24 et 21 ans en 1943.

Le frère et la sœur possédaient toutes les qualités pour devenir les héros emblématiques de la résistance allemande revisitée pour les besoins de la RFA naissante. Ils avaient grandi dans une famille telle que la république d’Adenauer les aurait toutes voulues, bourgeoise, chrétienne et antinazie. Le père, pacifiste convaincu, subissait régulièrement les pressions et menaces de la Gestapo. Les enfants Scholl, comme beaucoup d’adolescents de leur âge, s’étaient inscrits dans les mouvements de jeunesse nazis, malgré l’opposition paternelle, pour échapper au carcan familial. Leur trajectoire, de la Jeunesse hitlérienne à la guillotine, prouvait que de jeunes Allemands soumis à l’endoctrinement du régime pouvaient être restés rebelles à son idéologie et étrangers à ses crimes. Le profil politique et social des membres de la Rose blanche et le fait qu’ils n’avaient jamais recouru à la violence les rendaient acceptables par le plus grand nombre. La détermination dont ils firent preuve devant le Tribunal du peuple et face au bourreau forçait l’admiration. La figure christique de Sophie et son refus d’accepter tout compromis la plaçaient dans la lignée des grandes héroïnes, d’Antigone à Jeanne d’Arc.

La RFA refusait de considérer les communistes comme des résistants à Hitler sous prétexte qu’ils combattaient au service d’un autre dictateur. Cet argument légitimait implicitement leur assassinat et la guerre génocidaire contre l’URSS. Un autre message, implicite, sous-tendait la mise en scène historique consistant à braquer les projecteurs sur quelques individus héroïsés – Stauffenberg et les Scholl – de façon à laisser dans l’ombre les milliers de résistants assassinés : les élites de la RFA s’absolvaient ainsi de leur soumission au nazisme en affirmant devant l’histoire que seuls des officiers – dont c’était le métier – ou des individus présentés comme hors du commun, avaient pu s’insurger contre Hitler.

Pierre-Emmanuel Dauzat, écrivain et historien fécond, traducteur de centaines d’ouvrages dont un grand nombre de livres de référence sur le nazisme, a traduit, préfacé et annoté ces textes qui s’étalent de 1937 à la veille de l’arrestation. Les écrits intimes ont ceci de bouleversant qu’ils placent le lecteur en situation de confident muet mais doué de la prescience du futur. Sachant vers quel destin marchent Hans et Sophie, la lecture de leurs lettres et carnets se charge d’une émotion intense qui croît au fil des dates et des pages.

François ROUX
 
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