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La parole ouvrière

(note de lecture parue dans Gavroche n° 153, janvier 2008)

Textes choisis et présentés par Alain Faure et Jacques Rancière,
La fabrique éditions,
2007, 346 p., 18 €



En 1976, A. Faure et J. Rancière prenaient l’initiative de publier chez Bourgois un impressionnant corpus de textes qui rassemblaient des manifestes, des lettres ouvertes, des articles, etc. rédigés entre la révolution de 1830 et le coup d’État du 2 décembre 1851. Cette anthologie est à nouveau disponible aujourd’hui, et même si, quelques décennies plus tard, la perspective éditoriale a changé, la « parole ouvrière » n’a quant à elle rien perdu de sa force et de sa légitimité.

L’intérêt d’un tel travail permet de remonter aux sources du questionnement d’une classe sur son identité, sa dignité et ses conditions d’existence. Étonnamment, et loin de certains stéréotypes romantiques, il apparaît que, dans les couches laborieuses, le pouvoir de s’exprimer ne correspond pas nécessairement à une attitude de révolte ouverte, partant violente. Rancière constate que c’est au lendemain des Journées de juillet que le discours prend à part entière, dans la mentalité populaire, la valeur d’une « arme » censée permettre à une classe de se faire comprendre : « Les ouvriers […] parlent pour être reconnus comme autre chose que la force du nombre et la vigueur des bras, manieurs d’outils et de fusils : pour montrer qu’[ils] peuvent dire ce qui est juste et raisonnable, qu’il faut leur faire place et non parce qu’ils sont les plus forts, mais parce que cette place est conforme à l’ordre de la justice et de l’histoire ».

Un tel recentrement sur « l’intelligence » du peuple est à la base d’un nouveau rapport avec les possédants et les patrons : il ne s’agit plus de prétendre les apitoyer ou de leur quémander des bienfaits, mais bien de leur faire reconnaître des droits, comme d’égal à égal. Du coup, la bataille se mènera aussi au niveau de la presse et des images qu’elle véhicule : les maîtres tailleurs, les cordonniers et autres typographes qui adresseront leurs revendications aux journaux bourgeois n’auront de cesse d’y débusquer, au-delà des mots, la portée de l’image de sauvages ou d’esclaves qui leur est volontiers prêtée. Ce décodage permanent de « la rhétorique de la peur » participera aussi de la lutte et prendra assez tôt les allures d’une subversion très originale des formes discursives de l’idéologie dominante.

Malgré la détermination et le courage de leurs auteurs, quel intérêt y a-t-il cependant à relire le « Règlement de la Société de l’Union des Doreurs » de 1833 ou encore la prose de Charles Noiret, ouvrier tisserand de son état ? Ces écrits, provenant en majorité d’artisans ou de « compagnons » qui n’ont pas encore connu Marx, n’ont-ils pas été balayés par le rouleau compresseur du capitalisme industriel ? Et quelle importance faut-il encore leur accorder dans une société où le travail est en pleine mutation ?

Dans sa postface de 2007, Rancière revient sur la genèse du projet qui le fit s’immerger ainsi dans des archives déjà passablement inactuelles, « im-pertinentes » dans le contexte politique du lendemain de mai 1968. Ces qualificatifs se voient confirmés, à une époque où, finalement, les réalités du salarié, du précaire,… nous ramènent à un stade presque antérieur à celui que connurent et défendirent les tenants des coopérations et des corporations de la première moitié du XIXe siècle. Le paradoxe n’est qu’apparent et nous apprend pourquoi, au fond, ces pages restent instructives : parce qu’elles portent en elles les germes d’une incitation, d’une provocation à la pensée à propos de la figure, toujours à réinventer, du travailleur.

Frédéric SAENEN
 
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